THE NIGHTINGALE : ne tirez pas sur l’oiseau vengeur

« Welcome to the world. Full of misery from top to bottom. »

« Cette quête de vengeance vous marquera à vie ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que le magazine Rolling Stone ne s’est pas payé notre tronche. La citation, bien mise en évidence sur la jaquette du dvd et du blu-ray de The Nightingale (édition Condor Entertainment) résume parfaitement le long-métrage de Jennifer Kent. Dire que celui-ci relève du miracle est un doux euphémisme. De nos jours, combien de films sont capables de convoquer dans un même élan le bestial et le sublime, de vous emporter comme un torrent, de vous pilonner le cœur au marteau brise-roche ? Trop peu, on est d’accord. The Nightingale constitue donc une fulgurante exception et fait partie de ces œuvres tellement intenses et puissantes qu’elles causent stupeur et tremblements. La preuve, rien que d’y penser, j’en grelotte encore… À l’écran, le geste se fait violent et colle au près du réel, à l’histoire humaine, à ce que nous sommes. Puisque le passé baigne dans le sang et les larmes, il n’y a d’honnêteté que celle qui ose montrer l’immontrable et ce sans aucune complaisance. Si certains films ne peuvent s’oublier, c’est parce qu’ils exigent l’implication totale du spectateur. C’est parce qu’ils provoquent une réaction, suscitent la réflexion et ébranlent profondément. Nous pensions révolu le temps des trempes sismiques à la Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985) et bien nous avions tort. Préparez-vous à recevoir en pleine poire ce qu’il convient d’appeler un véritable choc cinématographique…

« Comment savez-vous si la Terre n’est pas l’enfer d’une autre planète ? » demandait Aldous Huxley à ses lecteurs. Clare (Aisling Franciosi) n’a aucun doute à ce sujet. Bagnarde irlandaise, elle vient de purger sa peine sur l’île-prison de Tasmanie (et non de Manhattan). En 1825, ce petit bout d’Australie sert de colonie pénitentiaire à l’empire britannique. Placée sous la tutelle du (bad) lieutenant Hawkins (Sam Claflin), Clare quémande à ce dernier sa lettre de libération. Non seulement ce fumier la lui refuse mais en plus il abuse d’elle. La situation ne s’arrange guère lorsque le mari de la suppliciée fout son poing dans la gueule du violeur. À la suite de cette altercation, Hawkins voit sa promotion remise en question. Avant de rejoindre sa hiérarchie à travers les bois pour sauver son avancement, il débarque chez Clare avec deux soldats à sa botte. Le trio laisse pour morte la jeune femme et massacre sa famille. Ivre de vengeance, l’ancienne détenue se lance alors à la poursuite des assassins. Pour cela, elle demande de l’aide auprès du traqueur aborigène Billy (Baykali Ganambarr)… Western des antipodes ? Survival forestier ? Rape and revenge ? Bande d’aventure pour adultes ? Il y a de ça. Mais en fait, c’est bien plus que ça. C’est même carrément autre chose. De par sa volonté d’éviter les écueils et de s’affranchir des codes, The Nightingale ne ressemble en réalité qu’à lui-même. Cette singularité est d’autant plus inespérée qu’elle ne tient jamais de l’exercice de style froid et vain. Que les poseurs de l’elevated genre en prennent de la graine !

D’entrée de jeu, The Nightingale marque sa différence en nous épargnant le traditionnel carton explicatif et la sempiternelle voix off. Tournant radicalement le dos aux conventions hollywoodiennes, Jennifer Kent n’est pas là pour nous ménager mais pour nous immerger dans l’innommable. Sans abuser du moindre artifice romanesque, l’Australienne fait de nous le témoin d’un authentique chemin de croix. Et si la réalisatrice du remarqué Mister Babadook (2014) nous convainc de la suivre sur ces sentiers de la perdition, c’est que l’intégrité de son regard ne fait aucun doute. Pas de provoc dans sa manière de poser des images sur des actes insoutenables, mais un mélange subtil de frontalité et de suggestion. La maturité, l’intelligence et la justesse de la mise en scène éclairent chaque plan et participent grandement à véhiculer l’émotion. Car celle-ci n’est jamais étouffée par les partis pris de Kent qui, de prime abord, semblent d’une rugosité à s’en arracher l’épiderme. Impression rapidement démentie. Les plans fixes, pures comme aux premières heures du cinématographe, donnent à l’environnement une saisissante touche expressionniste (voir ces prises de vues nocturnes figeant les arbres comme des ombres). L’absence de musique extradiégétique (la splendide partition de Jed Kurzel fait seulement vibrer nos écoutilles lors du générique de fin) n’est pas non plus anodine et empêche toute échappatoire lyrique. Le sentiment d’enfermement est par ailleurs renforcé par le format 1.37:1, ratio dont la verticalité épouse symboliquement le mouvement opéré par Clare : celui d’une chute inexorable, d’une descente aux abysses…

Dans The Nightingale, la vengeance ne suit pas une ligne droite mais un tracé tortueux, bourbeux et sacrément éprouvant. Calvaire jonché de visions traumatiques, le parcours de Clare interroge la portée de ses actes, questionne la haine qui la ronge. Car il y a une différence entre vouloir donner la mort et exécuter la sentence. « Tuer un homme, c’est quelque chose. On lui retire tout ce qu’il a et tout ce qu’il pourrait avoir » relevait Eastwood dans Impitoyable. Presser la détente de son vieux fusil ou enfoncer sa lame dans la chair de l’ennemi n’est pas sans conséquence. Commettre l’irréparable, c’est risquer de s’enliser dans des abîmes de plus en plus profonds, de ne plus savoir qui l’on est au point de basculer dans la folie. Le vertige ne serait pas aussi palpable si Kent avait fait de son héroïne une justicière implacable et badass, une « action woman » capable d’éliminer les pires crapules sans sourciller. Clare est avant tout un bloc de souffrance ne pouvant compter que sur sa rage pour tenir debout et avancer. L’autochtone Billy ne répond pas davantage à un archétype et apparaît dans sa plus cruelle vérité : un jeune homme en colère, témoin de l’extinction de son peuple, de sa culture, de son monde. En outre, nul angélisme ne vient gâcher la caractérisation du duo. Avant de réaliser que leur douleur et leur combat se rejoignent, chacun évalue l’autre selon ses propres préjugés raciaux. Blanche, elle n’a pourtant rien à voir avec l’envahisseur anglais. Noir, il n’est pas cette bête sans âme que décrivent les oppresseurs de Sa Majesté. Ainsi, sur ces terres dévastées naît la plus inaliénable des amitiés.

Devant eux se dressent ces foutus colons. Pendant que les troufions de l’Union Jack se biturent tous les soirs, les gradés ne pensent qu’à la discipline. Une illusion. L’institution militaire ne sert qu’à assouvir les plus bas instincts. Le contingent est à l’image des trois hommes de guerre sur lesquels se concentre le récit : si vaniteux, si pathétiques. Si petits en comparaison d’un territoire aussi immense qu’indomptable. Pour l’arriviste Hawkins, le sous-fifre Ruse et ce pauvre gamin de Jago, ce pays est aussi un cachot sans murs, une taule à ciel ouvert. Le premier demeure le plus sauvage d’entre tous, celui qui commet exaction sur exaction pour gravir les échelons. Faux gentleman, vrai salopard. Attendez-vous à ce que la performance inouïe de Sam Claflin affecte votre sommeil. Je fais aussi le pari que celle de Baykali Ganambarr hantera vos nuits. Quant à Aisling Franciosi, JAMAIS vous n’oublierez la fureur qui embrase ses yeux, JAMAIS vous n’oublierez l’agonie qui déforme son visage. Vous entendrez encore et encore son chant du « rossignol », voix céleste pansant les blessures et perçant les ténèbres… Autre qualité et non des moindres : The Nightingale regarde l’Histoire en face au lieu de vouloir la réécrire en effaçant ce qui dérange. Ce devoir de mémoire, Jennifer Kent l’effectue à travers une reconstitution historique réaliste et rigoureusement documentée. Sans ça, The Nightingale ne serait pas aussi estomaquant, terrassant. Il est même d’une âpreté peu commune et d’une beauté rare. Il vous fera saigner du nez et chialer comme un môme. Aurez-vous suffisamment de tripes pour tenter l’expérience ?

« I’m not your whore. I’m not your nightingale, your little bird, your dove. I’m not your anything. I belong to me and no one else. »

The Nightingale. De Jennifer Kent. Australie. 2018. 2h16. Avec : Aisling Franciosi, Sam Claflin, Baykali Ganambarr…

ANGEL, LA TRILOGIE : cinéma de minuit

Célébrer sur support dvd et blu-ray les grandes heures de l’ère VHS : tel est le credo de la fameuse « Midnight Collection » de Carlotta Films. Après The Exterminator (aka Le Droit de tuer – pas le Joel Schumacher, le Glickenhaus), À armes égales (pas le Ridley Scott, le Frankenheimer), Maniac Cop (pas le Xavier Dolan, le Lustig) ou encore Frankenhooker (du seul et unique Henenlotter), c’est au tour de la saga Angel de rejoindre cette furieuse anthologie. Durant les glorieuses 80’s (et à l’instar du Ms .45 de Ferrara), la trilogie de Robert Vincent O’Neil et Tom DeSimone a su féminiser un genre d’ordinaire très viril : le vigilante movie. Alors ne perdez pas de temps et venez vite faire la connaissance de l’intrépide Angel (pas le vampire, la justicière). 


BONNE ÉLÈVE LE JOUR, BONNE P… LA NUIT

Le Pitch. Molly Stewart (Donna Wilkes), 15 ans, mène une double vie. Lycéenne modèle le jour, elle devient à la nuit tombée Angel, une prostituée officiant sur Hollywood Boulevard. Alors qu’un dangereux tueur en série fait son apparition dans les rues de Los Angeles, assassinant sauvagement deux de ses amies, Angel refuse de céder à la peur… Source : Carlotta Films.

Avec son concept particulièrement gratiné (lycéenne le jour, prostituée la nuit), Angel s’annonce comme une pure péloche d’exploitation. Surprise, ce polar urbain distribué aux States par New World Pictures (l’une des boîtes fondées par Roger Corman) n’est pas du genre à se livrer au racolage. Au lieu d’explorer les contours les plus sordides de son sujet, Robert Vincent O’Neil préfère capter sur le vif la faune des rues chaudes de L.A. Également créateur de la série Lady Blue (un « Dirty Harry » au féminin animé par la rouquine Jamie Rose), le réalisateur s’attache à faire vivre une bande de marginaux hauts en couleur. Autour de notre tapineuse encore mineure (Donna Wilkes, Jaws 2) s’agitent un vieux cowboy d’opérette (Rory Calhoun, Le Colosse de Rhodes), un trav n’ayant pas sa langue dans sa poche (Dick Shawn, Les Producteurs) et une logeuse déglinguée (Susan Tyrrell, Conte de la folie ordinaire). La solidarité règne au sein de cette famille de déclassées usant leurs godasses sur les étoiles du « Walk of Fame ». Mais Hollywood ne fait plus rêver grand monde, à part peut-être les touristes… Ne cachant pas son affection pour ses losers magnifiques, Robert Vincent O’Neil prend le temps de caractériser chaque personnage (et de diriger ses comédiens, tous formidables). Surtout, il n’élude en rien les circonstances qui peuvent mener une gamine de 15 ans sur le trottoir. Toutefois, Angel ne peut se résumer à un drame psychologique et touchant. Cet aspect s’amalgame parfaitement avec les interventions plus brutales d’un tueur en série bien vicelard (John Diehl, Deux flics à Miami). Un psychopathe mutique et glacial qui fait flirter l’ensemble avec le thriller extrême (façon New York, deux heures du matin), voire le film d’horreur (à la Maniac). En plus d’être un revenge movie inhabituel, Angel peut aussi s’enorgueillir d’une musique extra et d’une photo sensas (la première est signée Craig Thief Safan, la seconde Andrew Sale temps pour un flic Davis). Pas besoin d’être un ange pour apprécier le résultat.

Angel. De Robert Vincent O’Neil. États-Unis. 1983. 1h29. Avec : Donna Wilkes, Susan Tyrrell, Rory Calhoun…


ANGEL EST DE RETOUR… POUR SE VENGER !

Le Pitch. Désormais étudiante en droit, Molly Stewart (Betsy Russell) a définitivement tiré un trait sur son passé de prostituée. Son seul lien avec cette époque révolue est le lieutenant Andrews, l’homme qui lui a sauvé la vie il y a quatre ans et dont elle est restée très proche. Lorsque ce dernier se fait assassiner en service, Molly décide de partir à la recherche du meurtrier sous les traits d’Angel… Source : Carlotta Films.

N’y allons pas par quatre chemins : Angel 2 : la vengeance est une suite offrant la plus jubilatoire des prolongations. Robert Vincent O’Neil et son coscénariste Joseph M. Cala ont veillé à ce que le charme de l’original opère encore. Avec les mêmes qualités d’écriture, les auteurs recréent la dynamique du premier volet tout en cédant sans complexe aux sirènes du « bigger and louder ». Car cet Avenging Angel (en VO) démarre fort, très fort. Sur un morceau électrisant de Bronski Beat (« Why ? » interprété par Jimmy Somerville), des hommes de main déboulent dans un appart pour trouer leurs cibles à coups de fusil à pompe. Le rythme musical, la puissance de feu à la Peckinpah et le montage sans chichis convoquent le meilleur du B des 80’s. Plus d’action donc, mais aussi plus d’humour. Ce qui s’avère tout de suite plus casse-gueule. N’ayez crainte, ce nouvel ingrédient s’intègre naturellement au reste. Si les genres se complètent aussi harmonieusement, c’est parce que les protagonistes d’Angel sont (presque) tous de retour. Parmi nos laissés pour compte favoris, Rory Calhoun (alors en fin de carrière) demeure certainement le plus allumé, le plus attachant. En simili Bronco Billy faisant chanter ses tromblons comme au temps du Far West, le Harry Weston de La Rivière sans retour émeut autant qu’il file la banane. Avec lui, et ses autres camarades de jeu, affleure l’idée que le monde change en laissant pas mal de gens sur le carreau et aux mains d’individus toujours plus crapuleux. En réalité, La Vengeance de l’ange (autre titre français) prend fait et cause pour les déshérités de L.A et sonde le fossé social les séparant de ceux qui les exploitent (les charognards sont ici des gangsters pleins aux as s’accaparant les biens immobiliers du quartier). Ah, j’oubliais : entretemps, Angel a changé de visage. Plus sexy et moins enfantine que Donna Wilkes (le producteur Sandy Howard a préféré remplacer cette dernière plutôt que de l’augmenter), la très convaincante Betsy Russell (future régulière de la saga Saw) prouve à son tour que la Cité des Anges n’a jamais aussi bien porté son nom.

Avenging Angel. De Robert Vincent O’Neil. États-Unis. 1984. 1h30. Avec : Betsy Russell, Rory Calhoun, Susan Tyrrell…


ELLE A PRIS GOÛT À LA VENGEANCE

Le Pitch. Molly Stewart (Mitzi Kapture) est installée à New York où elle est photographe. Lors d’un vernissage, elle croit reconnaître parmi la foule sa mère disparue. Après avoir obtenu quelques informations sur cette Gloria Rollins, Molly décide de la confronter et s’envole pour Los Angeles. Sa mère lui apprend que Michelle, sa petite sœur dont elle ignorait l’existence, court actuellement un grand danger. Le soir même, Gloria est retrouvée morte… Source : Carlotta Films.

Tôt ou tard, il fallait bien que la franchise se casse la binette, que la magie s’étiole, que nos espoirs s’envolent. Avec Angel 3 : le chapitre final (c’est faux, il y en aura encore un quatrième), tout ce qui faisait le sel des opus précédents n’est plus de mise. Le regard singulier du duo O’Neil/Cala s’efface au profit d’un polar tristement impersonnel. L’absence de cœur, de truculence et de folie se fait cruellement sentir, tout comme celle des amis freaks de Molly « Angel » Stewart. D’outsiders folklos, les personnages deviennent chez Tom DeSimone (le nouveau réalisateur/scénariste) des archétypes fadasses (mention spéciale au flirt de l’héroïne, un sidekick sans intérêt). La continuité étant brisée, on ne reconnaît plus notre ange de la vengeance (on la retrouve photographe de presse alors qu’elle était sur le point de devenir avocate dans Avenging Angel). Rouillé dans ses moindres ressorts, le script sort de son chapeau troué une maman et une frangine. S’ensuit une enquête routinière débutant dans le milieu du porno (l’occasion d’apercevoir le minou, euh… je veux dire le minois, d’Ashlyn Gere) et s’achevant en plein trafic de femmes. La mise en scène purement fonctionnelle de Tom DeSimone (Garnier ? « Ça m’est égal » répond Fabienne) donne l’impression de se mater un épisode de Rick Hunter. Le plaisir éprouvé à la découverte de son Hell Night (1981), un chouette slasher avec Linda Blair, n’est donc pas au rendez-vous. Ce qui n’empêche pas DeSimone de faire un peu d’auto-promo dans Angel 3 : l’affiche de son hallucinant Reform School Girls (1986) décore le mur de l’un des intérieurs du film… Et quid de Mitzi Kapture, la troisième Angel ? Si la comédienne des Dessous de Palm Beach ne s’en sort pas si mal, elle peine cependant à faire oublier ses devancières. Également présents au générique de ce « final chapter » mensonger, Maud Adams (Rollerball), Richard Roundtree (Shaft) et Dick Miller (l’acteur fétiche de Joe Dante) ne parviennent pas davantage à sauver les meubles. Encore un coup de ces fichus Gremlins…

Angel III : The Final Chapter. De Tom DeSimone. États-Unis. 1988. 1h39. Avec : Mitzi Kapture, Maud Adams, Richard Roundtree…

DEUX YEUX MALÉFIQUES : les regards qui tuent

Après avoir collaboré sur le film de revenant ultime (Le Lac des morts-vivants ? Non, Zombie !), Dario Argento et George A. Romero se retrouvent une petite dizaine d’années plus tard pour les besoins de Deux yeux maléfiques. Un double programme conçu autour de l’œuvre d’Edgar Allan Poe et chapeauté par le réalisateur de Suspiria. L’idée ? Chacun se charge d’adapter l’une des nouvelles du maître de la littérature gothique. Tandis que l’italien s’occupe du Chat noir, l’américain opte pour La Vérité sur le cas de M. Valdemar. Au départ, le projet se montrait même plus ambitieux puisqu’il devait également réunir d’autres « masters of horror » : Stephen King, John Carpenter et Wes Craven. Mais l’indisponibilité de ces derniers (on parlera plutôt de refus en ce qui concerne King : il ne veut plus rien shooter après sa mauvaise expérience sur Maximum Overdrive) contraint Argento à revoir sa copie. N’ayant pas plus de chance avec Clive Barker et Richard Stanley, le maestro doit faire le deuil du film à sketches qu’il a en tête. En revanche, il peut toujours compter sur son pote Romero… Production transalpine tournée à Pittsburgh (le fief de l’auteur de Martin), Two Evil Eyes ne satisfait pas totalement Big George. La postprod’ étant délocalisée au pays du giallo, il n’a pas eu le temps de fignoler certains effets (l’environnement sonore le laisse notamment sur sa faim). Quoi qu’il en soit, Due Occhi Diabolici ne rencontrera le succès ni en Italie ni aux États-Unis. En France, il ne sera pas davantage plébiscité malgré un passage au festival d’Avoriaz en 1991… 

Et pourtant, Deux yeux maléfiques est un rendez-vous avec la peur qu’il serait bien dommage de manquer. Dans la filmo respective de nos deux immenses cinéastes, il n’a rien d’un vilain petit canard. Il est vrai que, à l’orée des 90’s, la carrière de Romero et d’Argento commence un peu à battre de l’aile. L’âge d’or des années 70/80 s’éloigne tout doucement. L’ami George subit l’échec commercial du génial Incidents de parcours (aka Monkey Shines, 1988) et l’amico Dario emballe le plus qu’inégal Trauma (1992). Mais ceux qui ont révolutionné le fantastique et l’horreur ne sauraient avoir honte de Two Evil Eyes. Leurs relectures contemporaines des écrits de Poe se démarquent habilement des adaptations de Corman (huit récits en « costumes » s’étalant de 1960 à 1965); et en particulier de L’Empire de la terreur (1962), une anthologie comprenant déjà une version ciné du Chat noir et de La Vérité sur le cas de M. Valdemar. Et pour mener à bien Deux yeux maléfiques, le duo Argento/Romero a su s’entourer des meilleurs : Pino Donaggio (compositeur fétiche de De Palma, également derrière le score de Trauma), Tom Savini (magicien des trucages gores ayant taché de sang la plupart des pépites romeriennes) et une flopée d’actrices et d’acteurs qui méritent le respect (Adrienne Fog Barbeau, Tom Halloween III Atkins, John Haute Sécurité Amos, Harvey Saturn 3 Keitel, Sally Best of the Best Kirkland…). Des atouts parmi tant d’autres qui font de Due Occhi Diabolici une pièce macabre digne de ses glorieux géniteurs.

Deux yeux maléfiques s’ouvre sur des images captées par Argento sur les lieux de vie et de mort d’Edgar Allan Poe (des plans dévoilant l’intérieur de la maison et la tombe du romancier). Après cette courte intro en forme d’hommage au « Corbeau », c’est à Romero que revient l’honneur de déclencher les hostilités horrifiques. Celui à qui l’on doit le surprenant The Amusement Park (un trésor longtemps considéré comme perdu mais désormais visible) se penche donc sur le cas de M. Valdemar. Au quart de tour ? Pas vraiment puisque le bonhomme en question est un vieillard mourant que manipulent son épouse (la grande Barbeau) et l’amant de celle-ci. Le couple adultère utilise l’hypnose afin de falsifier le testament du malade et lui siphonner toute sa fortune. Mais lorsque le père Valdemar passe l’arme à gauche, sa voix revient de l’au-delà pour tourmenter les deux escrocs… Le segment de Romero ressemble à un épisode des Contes de la crypte dirigé par Hitchcock. Dans ce thriller aux enjeux crapuleux, le « roi des morts-vivants » cultive le suspense et suscite la frousse, bascule le réel (déjà bien sordide) dans un ailleurs hanté par des entités menaçantes (elles se font appelées « Les Autres » mais n’ont pas le visage de Nicole Kidman). Au passage, un savoureux « They’re coming for you, Jessica » (clin d’œil à Night of the Living Dead) se fait entendre, des transfuges de Creepshow (1982) se donnent à nouveau la réplique et le script peut aussi s’apprécier comme une satire sociale où la cupidité mène inéluctablement au pire. Pas de doute, nous sommes bien chez le regretté George Romero. Bon sang, qu’est-ce qu’il nous manque…

Contrairement à La Vérité sur le cas de M. Valdemar, Le Chat noir a maintes fois été caressé au cinéma. Après les versions d’Edgar G. Ulmer, Sergio Martino ou encore Lucio Fulci, c’est au tour de Dario Argento d’adopter le matou diabolique (petite précision : il n’a qu’une seule queue et non neuf). Grand admirateur de Poe, le papa de la « Troisième Mère » cite à plusieurs reprises les travaux du célèbre écrivain. Le personnage principal se nomme Roderick Usher, la lame infernale du Puits et le pendule reprend du service, un portrait de Baudelaire (traducteur de Poe) sert de décoration murale… Un fan, le Dario. Avec une bonne dose d’humour noir, son Gatto nero assiste à la frénésie meurtrière d’un photographe à l’inspiration morbide (Keitel, malsain à souhait). En outre, l’ancien compagnon de Daria Nicolodi s’autorise une parenthèse onirique des plus inspirées (un cauchemar sur fond de rite moyenâgeux) et, à travers la présence de Martin Balsam, se paye une référence à Psychose (l’ex-détective privé Arbogast pénètre chez le tueur mais renonce cette fois-ci à monter les escaliers, on ne l’aura pas deux fois). Mais surtout, Dario Argento ne recule devant aucun défi technique. Les mouvements d’appareil sont toujours autant acrobatiques, à commencer par les visions subjectives du fameux minou ou le très gros plan accompagnant la chute d’une clé. Étourdissant, à l’image de ces coups de feuille de boucher d’une violence inouïe… Romero, Argento : deux inégalables conteurs d’histoires extraordinaires.

Due Occhi Diabolici/Two Evil Eyes. De George A. Romero et Dario Argento. Italie/États-Unis. 1990. 2h00. Avec : Adrienne Barbeau, Harvey Keitel, Madeleine Potter

TRILOGIE VICE ACADEMY : c’est presque pareil !

À la question « Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour ? », ces grands malades de chez Pulse Vidéo ont répondu par un coffret blu-ray de Vice Academy 1, 2 et 3. Une saga culte aux États-Unis, comptant six péloches au total et détenant quelques armes de séduction massive : Ginger Lynn (l’étoile la plus brûlante du porno US, ex aequo avec Traci Lords), Linnea Quigley (l’une des plus fameuses Scream Queens de la vallée des plaisirs) et Elizabeth Kaitan (une autre souveraine du Bis des années 80/90 et non des moindres). Les téléspectateurs français se souviennent peut-être d’une diffusion sur « La Cinq » d’un certain Sexy Academy. Il s’agissait en réalité du premier Vice Academy ! Aujourd’hui, ces comédies potacho-policières jouissent d’une restauration exceptionnelle et vous donnent rendez-vous au poste le plus proche. Alors, prêt à revêtir (et à dévêtir) l’uniforme ?


WHERE NICE GIRLS BECOME VICE GIRLS

Comme son titre l’indique, Vice Academy est un rip-off sexy de Police Academy. Si, question humour, les deux films partagent la même « finesse », il n’en est pas de même lorsqu’on lâche le mot « standing ». À l’instar de ses collègues Fred Olen Ray, Jim Wynorski, David DeCoteau et Christophe Honoré, Rick Sloane (également auteur d’un sous-Gremlins intitulé Hobgoblins) donne dans le cheap décomplexé du soutif et compense le manque de brouzoufs en faisant jaillir devant nos délicates mirettes les délices les plus déviants. Certes, la fameuse académie de police ne comprend qu’une dizaine d’élèves (dont un seul mec, une tête de gland), les flingues ont l’air de jouets provenant d’un magasin GiFi (le plastoc, c’est fantastoc !) et la musique synthétique ferait passer Orelsan pour Jean-Sébastien Bach (tout en restant plus écoutable que du Orelsan). Mais grâce à la splendide copie de Pulse Vidéo, Vice Academy bénéficie d’une patine visuelle plus que correcte (les séquences tournées en extérieur et de nuit profitent joliment des lumières de la ville). En revanche, on ne peut qu’être déçu par la place secondaire laissée à Ginger Lynn. Pas de duo chic et choc avec Linnea Quigley, pas de buddy movie avant de faire ses prières du soir. Cela n’empêche pas les deux starlettes de rivaliser de charme. L’atomique Ginger s’avère remarquable en fille à papa, formidable en chipie incendiaire, fantastique en garce qu’on aime haïr. Quant à l’adorable Linnea, elle rend son espièglerie absolument irrésistible… Les voir intégrer la « vice squad » (dans des conditions toutefois moins rudes que chez Gary Sherman), cette brigade des mœurs jadis fréquentée par la « flic » Edwige Fenech et infiltrée par Max Pécas, demeure assez réjouissant. N’oublions pas non plus la performance topless de la brune Karen Murder Weapon Russell. Qu’on se le dise : pour détourner l’attention d’un type qui vous tient en joue, rien n’est plus efficace qu’une poitrine voluptueuse…

Vice Academy. De Rick Sloane. États-Unis. 1989. 1h29. Avec : Linnea Quigley, Ginger Lynn (ou Ginger Lynn Allen), Karen Russell


TWICE THE COMEDY, TWICE THE VICE 

Seul opus de la saga à être sorti chez nous en VHS, Vice Academy 2 est à Vice Academy 1 ce que Le Parrain, 2ème partie est au premier Parrain : une suite qui surpasse l’original, une œuvre épique et monumentale, un pan de l’histoire du cinéma. J’en fais trop ? Sans doute. Mais si c’est un petit pan pour l’Homme, c’est aussi un grand pan pour Rick Sloane ! Avec cet épisode plus fun et mieux charpenté, celui qu’on ne peut confondre avec Coppola corrige les défauts du film précédent et ne commet pas deux fois la même erreur : Ginger Lynn se voit enfin confier un rôle aussi important que celui de Linnea Quigley. Contraintes de faire équipe malgré leurs différends, la Trashy Lady et l’Hollywood Chainsaw Hooker s’associent pour combattre le crime dans les faubourgs de L.A. Plus affriolantes que Tango et Cash, nos deux flics « amie-amie » pas si « nulles » que ça vont devoir unir leurs forces pour contrecarrer les plans machiavéliques de Spanish Fly. Une méchante en cartoon, sorte d’effeuilleuse burlesque échappée d’une prod Troma. Mais avant de céder à la franche rigolade, sachez que la bougresse menace d’empoisonner toute l’eau de la « cité des anges » ! Pour écarter un tel danger, l’aide de BimboCop (la frangine fauchée de RoboCop) ne sera pas de trop. Un engin « mi femme, mi machine, 100% camelote » campé en chair et en toc par la culturiste Teagan Clive (l’androïde intersidéral, et sidérant, d’Alienator). Cependant, la bonne humeur ne serait pas aussi contagieuse sans ce dialogue immortel pondu par le Prévert d’Hollywood Boulevard : « – Spanish Fly, prépare-toi à rencontrer le Créateur ! – Jean-Paul Gaultier est là ? ». À cet échange qui tue, ajoutons les étincelles provoquées par le couple Lynn/Quigley, des « Charlie’s angels » du Bis capables d’émoustiller un mur en béton armé et de faire marrer un condamné à mort. Des nanas aguichantes et poilantes mais qui ne se laissent pas marcher sur les pieds : elles ridiculisent au passage un collègue macho, un gros mytho dont les attributs tiennent davantage de la « saucisse cocktail » que de la « grosse matraque ». Girl powa’ !

Vice Academy Part 2. De Rick Sloane. États-Unis. 1990. 1h33. Avec : Linnea Quigley, Ginger Lynn, Jayne Hamil


FOR A GOOD TIME… CALL A COP !

Ce troisième volet ne perd pas de temps pour justifier l’absence de Didi (Mrs. Quigley. L’Australienne ?). Dès la première séquence, on nous apprend qu’elle « vole désormais de ses propres ailes ». Heureusement, le père Sloane a plus d’un tour dans son sac et fait aussitôt apparaître Candy (Elizabeth Kaitan)… la sœur de Didi ! Et vous savez quoi ? C’est aussi une « vice cop » ! Par la moustache de Charles Bronson ! L’Hongroise Elizabeth Kaitan (vue dans Slave Girls from Beyond Infinity, Assault of the Killer Bimbos, Roller Blade Warriors et autres friandises chères à Thierry Frémaux et Pierre Lescure) joue ici les ravissantes idiotes avec un indéfectible sens du devoir (et une bonne dose de second degré). Le sourire éclatant et le gun bien en pogne, la Kaitan continuera à « protéger et servir » dans les Vice Academy suivants. Ce qui ne sera pas le cas de Ginger Lynn. Ce numéro trois constitue donc sa dernière enquête au sein de la police des mœurs. Dommage. Pour l’heure, notre Ginger s’infiltre en taule le temps d’une intro rendant hommage aux « Women In Prison flicks » (avec lesbienne/camionneuse peu commode et matonne sévère) et, une fois sortie de cette galère, s’envoie une ribambelle de fions avec Elizabeth Kaitan (certaines réparties sont très amusantes). Mais si Vice Academy Part 3 parvient à atteindre des sommets d’excentricité, c’est parce qu’il n’hésite pas à flirter avec le « comic book movie » de seconde zone. Bad girl à la tignasse verte, Malathion ressemble à la sœur cachée et ultra flashy du Joker (ou à une Harley Quinn de chez « The Asylum », au choix). Un rôle tenu par Julia Parton (la cousine de Dolly, la chanteuse de country, pas la brebis clonée) avec la sobriété exemplaire de Jim Carrey et Tommy Lee Jones dans Batman Forever. Planquez vos miches : Malathion sera de retour dans Vice Academy 4 ! Quant à Vice Academy 3, y a pas à dire, c’est quand même autre chose que L’Arme Fatale 3

Vice Academy Part 3. De Rick Sloane. États-Unis. 1991. 1h28. Avec : Ginger Lynn, Elizabeth Kaitan, Julia Parton

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LE PROFESSIONNEL : mort d’une bête à la peau fragile

Lundi 6 septembre 2021. Une image me trotte dans le tête. Un homme marche lentement en direction d’un hélicoptère quand soudain une rafale de balle le stoppe net. Une musique aussi majestueuse que mélancolique souligne la nature inéluctable de cette mort annoncée. La mélodie vise le cœur de l’auditeur et atteint sa cible en quelques notes. Finalement, seule la caméra prend l’hélico, s’envole dans le ciel tandis que le corps de l’homme reste étendu sur le sol… En réalité, je ne me suis jamais remis de l’épilogue du Professionnel. Il fait partie de mon imaginaire, au même titre que les films de Jean-Paul Belmondo et les bandes originales d’Ennio Morricone. Gamin, je n’en croyais pas mes mirettes : « Quoi, ils ont tué Bébel ?!? ». J’ai vu le film de Georges Lautner un nombre incalculable de fois. Et à chaque visionnage, l’émotion m’étreint, me saisit à la gorge, me serre le bide. Le morceau culte Chi Mai modifie l’espace-temps, semble ne plus vouloir s’arrêter, s’élève, nous domine et finit par caresser la voûte céleste. À travers son art sans égal, Morricone sublime ce qui se joue sous nos yeux. Je ne peux pas non plus oublier la démarche imperturbable de Belmondo, silhouette robuste avançant droit devant elle et narguant cette Faucheuse à la faim insatiable. « Rosen est mort… N’Jala est mort… Quant à moi, ça se décide en ce moment ». Notre professionnel vient d’achever sa mission sur Terre. Avant d’y aller, il lance un dernier sourire à l’assistance… La classe tous risques quoi qu’il advienne. Le panache jusqu’au bout.

Lundi 6 septembre 2021. Je revois Joss Beaumont succomber aux tirs de l’inspecteur auxiliaire Farges. Je n’entends que le vent, le cri. Chi Mai tourne en boucle et alterne avec le générique d’ouverture du Professionnel. Le film vient à peine de commencer que Morricone le raconte déjà. Il scelle le destin du héros et lui offre un thème d’une tristesse qui dit tout de la fragilité et de l’âpreté de l’existence. Une sorte de marche funèbre qui anticipe l’exécution du final, doigt d’honneur au happy end de rigueur. À l’époque du Bébel superstar, des rôles sur mesure et des millions d’entrées, il fallait oser. Cette conclusion tragique demeure pourtant une séquence d’anthologie, l’un des grands moments de l’œuvre belmondienne. Néanmoins, le pessimisme dans lequel baigne Le Professionnel lui donne une saveur particulière. Le portrait qu’il dresse des arcanes de la politique n’invite pas davantage à l’optimisme (et prolonge le regard lucide et désabusé de Mort d’un pourri, déjà du duo Lautner/Audiard). Les dessous peu reluisants de la « Françafrique » révèlent combien les intérêts économiques prévalent sur les valeurs de la République (faire du bizness avec les dictateurs vaut bien la vie d’un homme). Tueur à la solde de l’État, espion trahi par ses commanditaires, Josselin Beaumont sait très bien à qui il se frotte. Il n’est pas dupe de ce qui l’attend (ce n’est pas à un vieux singe en hiver qu’on apprend à faire la grimace). Sa vengeance masque un suicide programmé. Une fois qu’il aura fait plier ceux qui l’ont baisé, il pourra partir en beauté…

Lundi 6 septembre 2021. La Mort a alpagué l’Alpagueur. Et avant lui, le commandant Beaumont. À l’image de l’immense carrière de Belmondo et de Morricone, Le Professionnel ne se résume pas à une seule séquence et à sa seule BO, aussi légendaires soient-elles. Crépusculaire et fataliste, le film du réalisateur de Joyeuses Pâques laisse néanmoins à son acteur principal toute la place pour faire le show. Cool attitude (et veste en cuir pour un look qui en impose), distribution de mandales (à en faire péter le tarin du pauvre Farges, « le croissant, c’est pour mon ami »),  échappées humoristiques (« et un couscous poulet, un ! »), échappées humoristiques avec bourre-pif intégré (« Joss Beaumont, espionnage et châtaigne ! »), course-poursuite automobile (sur le parvis et les escaliers du Trocadéro, le tout réglé au millimètre par l’incontournable Rémy Julienne)… Car c’est aussi pour ça qu’on l’aime, Bébel. Pour son sens du spectacle qui n’appartient qu’à lui. Pour son éclat immuable et sa fière allure. Pour son punch grisant, sa générosité évidente, son humanité manifeste. Pour sa « gueule » lumineuse de boxeur rieur… Il n’y en a d’ailleurs pas que pour celle-ci dans Le Professionnel. Les autres comédiens ont aussi leur importance, à commencer par Robert Hossein. « Le Vampire de Düsseldorf » campe ici un antagoniste glacial, fielleux et intimidant, un sadique qui s’ignore. Pour interroger (pour ne pas dire torturer) les femmes, le commissaire Rosen utilise les « talents » du sergent Gruber : une lesbienne vicelarde qu’on aurait pu croiser dans une bande d’exploitation des 70’s…

Jeudi 9 septembre 2021. Chi Mai retentit dans la cour des Invalides. J’en ai des frissons, la chair de poule. On ne peut rêver meilleur son pour rejoindre l’éternité. Morricone, Belmondo. Inévitablement, je repense aux opus du second dans lesquels le génie musical du premier s’est exprimé. Pas besoin de passer devant une bijouterie pour que Le Casse, l’un des joyaux du polar hexagonal, me revienne à l’esprit. Inutile d’entrer dans « le cercle des luxurieux de l’Hadès » (où siège Minos) pour songer à l’autre Verneuil, le giallesque et génial Peur sur la ville. Prendre le TGV Paris-Marseille reste facultatif pour se souvenir du jouissif autant que brutal Marginal de Jacques Deray… Chez ce dernier, à l’occasion du flamboyant film de gangsters Borsalino, Bébel se fait aussi flinguer (un autre choc, à l’époque) et s’éteint dans les bras de Delon. Dans le passionnant L’Héritier de Philippe Labro, un inconnu lui balance un pruneau dans le ventre. Avoir le goût du risque n’est pas sans conséquence. Surtout lorsqu’on exécute soi-même ses propres cascades. Si les morceaux de bravoure du comédien casse-cou filent le tournis, c’est parce que le spectateur sait que « L’as des as » ne se planque pas derrière une doublure. Quand « l’homme de Rio » joue les funambules entre deux buildings en construction, c’est lui. Quand « l’animal » se fait choper par un tigre vénère, c’est encore lui. Quand le « guignolo » survole Venise en étant suspendu à un hélico, toujours lui. Les exemples ne manquent pas et constituent les plus belles heures du cinoche populaire français…

Bébel, bien qu’il me faille te dire adieu, sache que pour moi, tu n’as jamais été abattu dans le parc du château de Maintenon.

Le Professionnel. De Georges Lautner. France. 1981. 1h48. Avec : Jean-Paul Belmondo, Robert Hossein, Michel Beaune

JEAN-PAUL BELMONDO (1933-2021), À TOUT JAMAIS MAGNIFIQUE

SBALLATO, GASATO, COMPLETAMENTE FUSO : Edwige Fenech, l’aventure idéale

En avril dernier disparaissait dans l’indifférence générale un artiste de génie : Enzo Sciotti. Ses affiches de films ont pourtant nourri l’imaginaire des esthètes du monde entier. Son trait à la fois réaliste et baroque, ses bleus intenses et pénétrants, lui ont permis d’élever l’horreur, l’action et l’érotisme au rang des beaux-arts, de transcender n’importe quelle péloche, de vendre du rêve quel que soit le film. On doit à Sciotti pas moins de 3000 posters (mamma mia ! Un record ?). Cette œuvre phénoménale fait la part belle aux classiques de genre, aux pépites du Bis et à tant d’autres joyeusetés filmiques. Des exemples ? Evil Dead, Maniac, Velluto Blu (aka Blue Velvet), Phenomena, Lo Squartatore di New York, La Montagna del dio cannibale, Démons, Maximum Overdrive, La Retape (L’Alcova en VO)… Je vous laisse compléter la liste en recherchant vous-mêmes les 2991 autres références ! Et comme le prouve le visuel de Sballato, gasato, completamente fuso, sachez que la commedia sexy all’italiana est aussi passée sous son divin pinceau. En transformant Edwige Fenech, Gloria Guida, Lilli Carati, Barbara Bouchet, Nadia Cassini ou Anna Maria Rizzoli en fantasmes dotés de couleurs éclatantes, le regretté Enzo Sciotti est parvenu à capturer toute l’extravagance et la sensualité de ce cinéma échappé d’un temps révolu…

Dans les pages du fanzine « Toutes les couleurs du Bis », Stéphane Erbisti juge Sballato, gasato, completamente fuso (An Ideal Adventure à l’international) « médiocre » et « insignifiant », considère qu’il « se traîne en longueur et nous plonge dans l’ennui ». Pour ma part, je ne serai pas aussi sévère : sans constituer un incontournable des salles de quartier ou des vidéo-clubs, le long-métrage de Steno n’a rien de désagréable et séduit sans peine les fondus d’Edwige Fenech. Le problème, c’est que le film n’est jamais sorti en France et qu’il a fallu attendre Netflix pour le découvrir. Au passage, la plateforme rebaptise la bête Un Pari de dingues (pourquoi pas). Une nouvelle identité qui ne s’est pas contentée de traduire le titre original (« fou, bizarre, complétement cinglé »)… En quoi consiste alors ce déraisonnable « pari » ? Moquée et sous-estimée, la journaliste Patrizia Reda (Edwige Fenech) aspire à plus de reconnaissance de la part de ses pairs. Dans ce but, elle insiste auprès de son rédac chef, Eugenio Zafferi (Enrico Maria Salerno), pour qu’il lui confie la prochaine une. Afin de motiver son boss, la malicieuse et ambitieuse Patrizia lui propose un deal : si elle foire son papier, elle s’offrira à lui… Puisque l’article en question porte sur les fantasmes de l’italien lambda, la fesse se retrouve donc au centre des débats. L’enquête de l’héroïne sert de prétexte à une succession de saynètes cocasses, toutes situées en dessous de la ceinture. Faut dire que là où Edwige passe, le mâle trépasse… de désir !

Mais au début des années 1980, le cinéma italien entame son crépuscule. Pendant que ce Berlusconnard de Silvio flingue la culture en déféquant dans la boîte crânienne de ses compatriotes (ses chaînes de télé annoncent une nouvelle ère méphitico-cathodique), l’âge d’or des sixties/seventies s’éloigne. Après Sballato, gasato, completamente fuso, Edwige Fenech ne tournera plus que deux autres longs pour le grand écran (Vacanze in America en 1984 et Le Tueur de la pleine lune en 1988) et se réfugiera dans le petit (elle y sera également productrice). Grand spécialiste de la comédie transalpine (il est l’auteur, dès la fin des années 1940, d’une flopée de « Totò »), Stefano Vanzina (alias Steno) emballe ici sa dernière œuvre d’importance avant de tirer sa révérence en 1988… Cette « fin d’une époque » se ressent dans Sballato, gasato, completamente fuso. L’élan potache se fait beaucoup plus timide, le geste troupier moins dévastateur. Même la nudité ne se montre pas aussi systématique qu’auparavant. Cette apparente « sobriété » donne l’impression que l’entreprise ne se repose plus sur ses gags mais plutôt sur son scénario. Un signe de « maturité » ? Pas vraiment. Une forme d’essoufflement alors ? Certainement. Mais on peut aussi y déceler la survivance d’un style qui n’a pas encore lâché son dernier rire…

Pour sa quatrième et ultime collaboration avec la reine de la sexy comédie (après Amori miei, Dottor Jekyll e gentile signora et La Patata bollente), Steno offre à la Miss Fenech le rôle d’une femme des années 80 (« mais femme jusqu’au bout des seins » comme le chantait Michel Sardouille). La modernité de Patrizia Reda permet surtout au réal de Société anonyme anti-crime (poliziesco dispo chez Artus Films) de brocarder (gentiment) le machisme qui sévit dans le petit monde de la presse écrite. Perçue comme un objet sexuel incapable de pondre un bon article, la reportrice volontaire de Sballato, gasato, completamente fuso ne doit pas seulement combattre les préjugés de ses collègues masculins : elle doit aussi constamment calmer leurs ardeurs. Des préoccupations féministes inattendues (et bienvenues) qui trouvent néanmoins leurs limites lors d’une conclusion très « romcom » (au final, tout rentre dans l’ordre conjugal…). Reconnue davantage pour sa beauté incendiaire que pour ses talents dramatiques, la Signora Wardh de Sergio Martino ne peut que s’identifier à son personnage. Consciente de son image et de l’émoi qu’elle provoque, Edwige Fenech n’en demeure pas moins une authentique comédienne. N’a-t-elle pas su s’extraire momentanément du Bis pour participer aux films de Tognazzi (Cattivi pensieri), Risi (Je suis photogénique) et Sordi (Moi et Catherine) ?

Chez Steno, l’inoubliable « insegnante » dégage une classe folle, charme toute l’assistance et se plaît à donner la réplique à son partenaire d’Amori miei, le toujours impec Enrico Maria Salerno (également réalisateur d’un superbe mélo avec Florinda Bolkan, L’Adieu à Venise). Seul point noir au tableau : l’insupportable chauffeur de taxi interprété par Diego Abatantuono. Difficile de ne pas être irrité par son accent à couper au couteau et par son cabotinage jacasseur (dans ce registre, n’est pas Lino Banfi qui veut…). Heureusement, Sballato, gasato, completamente fuso compte quelques grands moments dignes de l’humour fripon made in Italy. Jugez plutôt. Le temps d’un songe impudique, notre Edwige se change en nonne effeuilleuse… Lors d’une course-poursuite rocambolesque, elle passe d’un véhicule à l’autre et tombe systématiquement sur des allumés de la braguette (dont un sosie de « Er Monnezza », l’un des persos fétiches de Tomás Milián)… Le passage le plus fendard ? Celui où la Fenech interviewe un cinéaste timbré du nom de Brian De Pino (quand l’auteur de Pulsions fusionne avec son compositeur). Là, les clins d’œil fusent : la musique parodie les BO de Zombie et Profondo Rosso, le poster de L’Au-delà (conçu par Sciotti !) s’affiche sur un mur, les fantômes de Shining refont surface… De bien bonnes références pour une facétie affriolante qui saura ravir les aventuriers du cinoche perdu.

Sballato, gasato, completamente fuso. De Steno. Italie. 1982. 1h35. Avec : Edwige Fenech, Diego Abatantuono, Enrico Maria Salerno

HAMMER, 1970-1976 : du sexe et du sang !

En novembre 2020, l’éditeur Tamasa nous livrait un imposant coffret dvd/blu-ray dédié à la Hammer des années 70. Les films ? Les Cicatrices de Dracula, Les Horreurs de Frankenstein, Dr. Jekyll et Sister Hyde, La Momie sanglante, Sueur froide dans la nuitLes Démons de l’esprit et Une Fille pour le Diable. Mais l’histoire ne s’arrête pas là puisque ces titres feront l’objet d’une rétrospective dans les salles le 27 octobre prochain (si tout va bien). Cet été, des chanceux ont pu assister à quelques avant-premières. L’occasion de mater en copie restaurée des films tournés à une époque où la Hammer connaît de sérieuses difficultés financières et subit de plein fouet la concurrence de l’horreur moderne. Pour remonter la pente et attirer le public, il ne reste plus que deux mots magiques : sex & blood ! La preuve par trois, juste ci-dessous.


FRANKENSTEIN S’EST REBOOTÉ !

Le Pitch. Après avoir sciemment provoqué la mort de son père, Victor Frankenstein (Ralph Bates), jeune homme manipulateur et séducteur, reprend le flambeau et se livre à son tour à quelques expériences macabres. Il engage un pilleur de tombes pour lui fournir les matériaux nécessaires à son travailSource : dossier de presse Tamasa.

Réalisé et coécrit par un pilier de la Hammer (Jimmy Lust for a Vampire Sangster), Les Horreurs de Frankenstein est ce qu’on appellerait aujourd’hui un reboot. Il constitue par conséquent un épisode autonome, une parenthèse dans la saga initiée par Terence Fisher en 1957. Si L’Empreinte de Frankenstein (Freddie Francis, 1964) opérait déjà une rupture avec ses prédécesseurs, il conservait néanmoins l’interprète du Baron : le légendaire Peter Cushing. The Horror of Frankenstein le remplace par un acteur plus jeune, Ralph Bates. Une star montante de la Hammer du début des 70’s. La relève, en somme. Et le Dr. Jekyll de Roy Ward Baker et Brian Clemens ne démérite pas, tant il compose un Victor Frankenstein digne de son aîné. Un aristo cynique, arrogant et d’une froideur inflexible, doublé d’un savant fou prêt à tout pour aller au bout de son expérience. Refrain connu mais relevé par la succulente performance de Bates (ses répliques, sarcastiques à souhait, font mouche plus d’une fois). Mais c’est encore par son ton que le film de Sangster se démarque le plus. Bien loin du premier degré propre aux bandes gothiques des 60’s, Les Horreurs de Frankenstein cède à la comédie. À la comédie noire, évidemment. Le château sert ainsi de décor à un vaudeville macabre où les témoins gênants disparaissent les uns après les autres (et au nez et à la barbe de la police qui mène son enquête). Quant à la créature incarnée par Dave « Dark Vador » Prowse (une sorte de néandertalien musculeux), elle écarte toute tentation parodique pour mieux s’adonner à l’irrévérence (sa rencontre avec une gamine curieuse et imperturbable est l’occasion de railler la naïveté des classiques de James Whale). La conclusion ironique de cette sale blague prométhéenne rompt avec la tradition du climax spectaculaire et nous abandonne sur une note franchement inattendue. Trop peut-être pour les spectateurs de l’époque qui boudèrent le film…

The Horror of Frankenstein. De Jimmy Sangster. Royaume-Uni. 1970. 1h35. Avec : Ralph Bates, Kate O’Mara, Veronica Carlson


« HELLO DOCTEUR JEKYLL ! MON NOM EST HYDE, SISTER HYDE »

Le Pitch. Londres, époque victorienne. Le Dr Jekyll (Ralph Bates) tente de créer un élixir d’immortalité en utilisant des hormones féminines prélevées sur des cadavres frais. Mais dès qu’il boit le sérum, Jekyll se transforme en une femme aussi séduisante que démoniaque, Mrs. Hyde (Martine Beswick) Source : dossier de presse Tamasa.

Le titre annonce la couleur : le nouvel opus hammerien de Roy Ward Baker (après, entre autres, le splendide The Vampire Lovers) ne sera pas une adaptation fidèle du roman de R. L. Stevenson. Une certaine Sister Hyde s’est substituée au Mr Hyde original. Un cas encore plus étrange mais surtout plus sexy, ce qui convient mieux à la firme britannique en ces années 70 naissantes… Le script, ô combien malin, de Brian Clemens (producteur et scénariste de Chapeau melon et bottes de cuir) ose même aller plus loin en amalgamant le docteur Jekyll avec la figure de Jack l’éventreur et en convoquant les résurrectionnistes Burke et Hare (un duo aussi authentique – et sinistre – que le tueur de Whitechapel). Un régal d’hybridation pop auquel il faut ajouter les contours « transgenres » de cette version audacieuse d’un classique de la littérature. Les troubles et les ambivalences liées à l’identité sexuelle se retrouvent donc au centre de Dr. Jekyll et Sister Hyde. Plus obsédé par ses recherches que par les femmes, le doc fait l’objet de doute quant à ses préférences amoureuses. Son double féminin le pousse ainsi à embrasser sa véritable nature, à exprimer des désirs que la société victorienne réprouve. L’hypocrisie de cette dernière est aussitôt débusquée par le pouvoir de séduction de Mrs. Hyde. Face à la tentation, les notables oublient vite leurs bonnes manières et deviennent des queutards comme les autres… Londres et sa part de laideur se manifestent aussi à travers son décor, des bas-fonds entièrement reconstitués aux studios d’Elstree. Ce cloaque recouvert d’un linceul de brume est le témoin sordide d’un combat que se livre les deux locataires d’une même chair. Pour traduire visuellement ce duel à mort, Roy Ward Baker joue avec les reflets d’un miroir, déforme les visages, brise les lignes séparant le masculin du féminin. Mieux encore, il fait de l’envoûtante Martine Beswick un vampire au regard hypnotique, une sorcière à laquelle personne ne résiste. Seule la Hammer pouvait rendre les « monstres » aussi désirables…

Dr. Jekyll and Sister Hyde. De Roy Ward Baker. Royaume-Uni. 1971. 1h37. Avec : Ralph Bates, Martine Beswick, Gerald Sim


SATAN BOUCHE UN COIN

Le Pitch. Excommunié, le père Michael (Christopher Lee) fonde une secte satanique. Il convainc un homme d’offrir l’âme de sa fille Catherine (Nastassja Kinski) pour qu’elle devienne l’incarnation du diable sur Terre à ses 18 ans. À l’approche du jour fatidique, le père de Catherine demande à un spécialiste en sciences occultes de l’aider à sauver sa fille. Source : dossier de presse Tamasa.

Un Hammer tardif et pour cause : Une Fille pour le diable est l’avant-dernier long-métrage produit par le studio (suivra en 1979 The Lady Vanishes, un remake du Big Hitch). Celui-ci devra attendre près de trente ans pour côtoyer à nouveau le grand écran (mais sans renouer avec les fastes de son âge d’or…). Pour l’heure, la firme complètement « marteau » prend ses distances avec l’esthétique gothique d’antan pour mieux s’approprier les tendances horrifiques du moment. Cofinancé avec les Allemands de la Terra Filmkunst, To the Devil… a Daughter s’inspire d’un bouquin de Dennis Wheatley (un auteur déjà à l’origine d’un autre Hammer, Les Vierges de Satan). Une bonne occaz pour prendre le train en marche, celui conduit par le Polanski de Rosemary’s Baby et le Friedkin de L’Exorciste. Bien entendu, l’entreprise ne peut rivaliser avec ses modèles : Une Fille pour le diable peine à faire naître l’effroi tandis que le scénario apparaît un brin confus. Heureusement, à l’image des « diableries » made in Italy (L’Antéchrist, La Maison de l’Exorcisme), le film de Peter Sykes (également réalisateur de Demons of the Mind) se rattrape en nous offrant quelques fulgurances bien épicées. Entre une orgie des plus démonstratives, les caresses visqueuses d’un « evil baby » et le nu intégral d’une Nastassja Kinski pas encore majeure, les hammerophiles peuvent au moins se réjouir d’assister à un spectacle plus vicelard et transgressif qu’un Conjuring… En outre, To the Devil… a Daughter a le bon goût d’opposer deux immenses comédiens. À ma gauche, un Richard Widmark encore vert malgré ses cheveux blancs. À ma droite, un Christopher Lee toujours aussi magnétique lorsqu’il s’agit de flirter avec le Mal. Alors à ses débuts, la toute jeune Nastassja n’est pas en reste et marque déjà les esprits. Son regard presque lascif en fin de bobine laisse planer un soupçon d’ambiguïté et vient nuancer in extremis un ensemble plutôt manichéen. Le doute : l’une des grandes leçons du cinéma de William Friedkin…

To the Devil… a Daughter. De Peter Sykes. Royaume-Uni/Allemagne. 1976. 1h33. Avec : Richard Widmark, Christopher Lee, Nastassja Kinski…

BENEDETTA : Virginie la défroquée

Thriller aussi tortueux que fascinant, faux « rape and revenge » déguisé en vrai satire chabrolienne, exercice de style grinçant dominé par une Huppert impériale, Elle (2016) a magistralement prouvé deux choses. 1/Que Paul Verhoeven n’a rien perdu de sa verve. 2/Qu’il a parfaitement su s’adapter à son nouvel environnement français. En réalité, il l’a carrément secoué, marquant au fer rouge le 7ème art hexagonal (les Pays-Bas et Hollywood se remettront-ils un jour de son passage ?). Aujourd’hui, Benedetta montre à son tour que le mordant, l’acuité et le culot de son auteur sont toujours intacts. Ce projet – 50% religion, 50% sexe, 100% Verhoeven – vient à point nommé pour dynamiter ces temps de politiquement correct, de cancel culture, de wokisme et d'(auto)censure tous azimuts. Car le réalisateur de RoboCop ne prend pas le spectateur pour un gland. Il le force à réfléchir, bouscule ses certitudes, heurte ses convictions. Bref, il le pousse à sortir de sa zone de confort. Dans un texte paru dans Charlie Hebdo (n° 34, 12 juillet 1971), Cavanna définissait l’humour comme « un coup de poing dans la gueule« . Il en va de même pour le cinéma de Paul Verhoeven, ce distributeur de mandales sans égal. Quand il cogne, il ne le fait jamais gratuitement. Choquer le bourgeois ou la Croisette ne l’intéresse pas. Le réduire à un simple provocateur n’a donc aucun sens… À l’instar du journal cité plus haut, l’œil acéré du Batave est plus que salutaire : il est essentiel au monde. Les pisse-vinaigres que cette liberté de ton offense peuvent aller se faire empapaouter au paradis.

Benedetta débute sous les meilleurs auspices. Des soudards échappés de La Chair et le Sang croisent la route de la toute jeune Benedetta Carlini, en partance avec ses parents pour le couvent des Théatines (situé à Pescia, en Toscane). Face aux menaces des malotrus, la gamine invoque la Sainte Vierge quand soudain… l’un des premiers se ramasse une fiente de piaf sur la figure ! D’entrée de jeu, Verhoeven contourne les attentes du public : la violence physique a priori inéluctable est évitée et la prétendue intervention divine ridiculisée. Au-delà du geste sardonique et iconoclaste, Paulo confronte le réel à celles et ceux qui l’interprètent à leur convenance : les croyant(e)s. Dès lors, tout devient une question de point de vue. Point de vue forcément ambigu lorsque seul le doute peut dévoiler les vérités cachées (Qu’est-ce que je vois ? est d’ailleurs le titre français du premier long du Hollandais, Wat zien ik !? aka Business is Business). Pas de certitudes ici, mais des interrogations, des frissons et un éblouissement aussi viscéral que vertigineux. Qui est Benedetta ? Qui est cette nonne du XVIIe siècle affirmant communiquer avec Jésus et s’adonnant aux plaisirs saphiques avec une novice libertine ? Une sainte, une pécheresse, une manipulatrice, une arriviste, une folle, une amoureuse ? Comme avec le cauchemar baroque et symbolique du Quatrième Homme et les « souvenirs à vendre » de Total Recall, Paul Verhoeven ne tranche pas mais aborde son sujet avec toute l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise. Au spectateur de se forger sa propre opinion. C’est ainsi que certains films accèdent à l’éternité.

Si Sœur Benedetta reste insaisissable, c’est pour mieux témoigner de la complexité et de la richesse du personnage. Verhoeven n’a pas besoin de la juger ou d’en égratigner l’énigme pour en faire une nana forte et intelligente. Les contradictions de cette héroïne ambivalente servent surtout à démasquer l’hypocrisie de notre chère Église. Une institution qui condamne la sexualité, honnit le corps féminin quand ses « dignitaires » ne pensent qu’au pouvoir et en usent pour torturer son prochain (le nonce décadent joué par Lambert Wilson aurait eu sa place dans le Beatrice Cenci de Fulci). Benedetta prend alors des allures de Game of Thrones clérical, jeu mené dans l’ombre par une religieuse dont l’ascension va ébranler les fondements d’un ordre patriarcal pourri par le dogme. Dans son rapport au sacré, le film se révèle tout aussi subversif : c’est à travers sa foi que la blessed virgin atteint l’orgasme lesbien. Pour Benedetta, l’extase est une expérience autant mystique que charnelle. Ses visions lui permettent de jouir dans son délire et lui font en même temps prendre son pied ici-bas. Et pour cela, notre Néerlandais préféré n’hésite pas à érotiser le Christ sur sa croix (mais sans le slip rouge moulant de l’éphèbe du Quatrième Homme), à transformer une statuette de Marie en gode (fallait oser !). Dans Benedetta, l’irruption du trivial n’a rien de vulgos : il s’agit plutôt de relier le matériel au sublime, l’autre nom de la sensualité. Graduel et subtil puis explosif et incontrôlable, le désir se consume à la lueur d’une bougie, écho pictural à la peinture flamande (on pense au travail du chef-op’ Jan de Bont sur Katie Tippel ou Flesh + Blood).

Cinéaste organique par excellence, Verhoeven s’intéresse moins à la luxure qu’au corps dans sa globalité. Peu porté sur les mensonges cosmétiques et les simulacres du glam’, il préfère se pencher sur tous ces fluides que les tartuffes ne sauraient voir (« Voilà de quoi nous sommes faits : des tripes, de la merde et du jus gluant » écrivait Bukowski dans ses Contes de la folie ordinaire). Baiser, chier, faire gicler du lait maternel de son nibard : c’est aussi ça la vie, n’en déplaise aux apôtres du « bon goût » et autres bienséants faux-derches. Pour l’homme derrière Starship Troopers, la vérité se dissimule dans ce que le corps expulse. Par conséquent, elle se niche sous la peau (et ce même quand elle disparaît, cf. Hollow Man). Mais aussi sur la peau, lorsque celle-ci se découvre. La nudité de Virginie Efira est conquérante, puissante, intimidante. Telle Elizabeth Berkley dansant sur la scène du « Stardust » dans Showgirls ou Sharon Stone croisant/décroisant ses jambes lors de l’interrogatoire de Basic Instinct, la Sibyl de Justine Triet maîtrise son sex-appeal comme elle maîtrise son destin. Après son rôle de bigote dans Elle, Efira confirme que les obsessions verhoeveniennes lui siéent à merveille. Fiévreuse jusqu’au bout des seins, la belgo-française nous fait succomber à la tentation. Et nous rappelle à sa manière que, pour celles et ceux qui savent reconnaître l’inépuisable beauté de l’art, il n’existe ni péché ni blasphème. La toujours formidable Charlotte Rampling ne le sait que trop bien. Tout comme, bien évidemment, l’auteur de ce film-somme, miracle transgressif et flamboyant où Le Nom de la Rose s’acoquine avec la nunsploitation.

Benedetta. De Paul Verhoeven. France/Pays-Bas. 2021. 2h06. Avec : Virginie Efira, Charlotte Rampling, Daphné Patakia…

SELLE D’ARGENT : they died with their boots on

Un gosse voit son fermier de père se faire flinguer par l’homme de main de Richard Barrett, un propriétaire terrien cupide et sans scrupules. Dans la foulée, le fiston tire sur le meurtrier et lui pique sa selle d’argent… Des années plus tard, le jeune orphelin est devenu un chasseur de primes du nom de Roy Blood (Giuliano Gemma). Lorsqu’on lui propose de liquider l’un des membres du clan Barrett, il se dit prêt à faire le job gratuitement. Mais le jour J, Blood ne peut se résoudre à remplir son contrat : sa cible n’est encore qu’un enfant, un p’tit gars prénommé Thomas (Sven Valsecchi). Au fil des événements, le « bounty hunter » va prendre fait et cause pour ce dernier… En France, Selle d’argent sort pour la première fois en 2018 grâce à l’éditeur vidéo Artus Films. Le dvd/blu-ray confectionné avec soin (comme toujours) par l’ours noir (ou blanc) permet enfin de découvrir dans nos contrées cet opus méconnu de Lucio Fulci. Quarante ans après son exploitation dans les salles italiennes, on peut dire qu’il était temps ! L’heure est donc venue de sauter en selle pour mater le troisième (et ultime) western du réalisateur de Murderock… Rappel des faits. En 1966, les colts chantèrent la mort et ce fut… Le Temps du massacre, chevauchée avec le diable lancée en plein âge d’or du western européen. En 1975, Les 4 de l’apocalypse sèment le chaos et se laissent étreindre par le crépuscule jusqu’à l’étouffement. En 1978, Selle d’argent opère une rupture radicale avec ses tumultueux prédécesseurs. Ce film « tout public » est censé faire renouer Fulci avec le succès, ses derniers longs ayant tous essuyé un bide (même le formidable L’Emmurée vivante). Malheureusement, Sella d’argento (rien à voir avec Dario, c’est juste le titre en VO) ne parvient pas davantage à séduire les spectateurs transalpins…

À la fin des seventies, le western all’italiana tire ses dernières cartouches. Keoma (1976) règle ses comptes sous un ciel de plomb, la « brute » de Sergio Leone dresse une longue file de croix pour Les Impitoyables (1976), Mannaja (1977) manie sa hache comme un Apache… Star du genre depuis les « Ringo » de Duccio Tessari, Giuliano Gemma garde toujours un doigt sur la gâchette. Il vient d’arpenter les grands espaces d’Adios California (1977) et n’hésite pas à remettre son Stetson pour Lucio Fulci. Dans Sella d’argento, le soldat déserteur du Texas de Tonino Valerii (transposition dans l’Ouest sauvage de l’assassinat de JFK) campe un dur au cœur tendre, un charismatique redresseur de torts. En enfilant ce cache-poussière taillé sur mesure, Gemma retrouve instantanément son panache d’antan. Comme à la grande époque du Dollar troué (le Blood adulte fait d’ailleurs son apparition à travers un clin d’œil au film de Giorgio Ferroni), cet ancien cascadeur bondit comme un félin, dégaine avec classe, distribue les bourre-pifs et fait chanter les bastos. Le long-métrage est à l’image de son héros : dynamique, généreux, attachant. Il n’y a donc aucun cynisme dans Selle d’argent. Ce qui fait de lui un western à l’ancienne, presque anachronique dans sa volonté d’ignorer les évolutions du genre. Le classicisme (pour ne pas dire l’élégance) de la mise en scène prouve que le talent de Fulci ne se limite pas à ses capacités d’adaptation (qui mieux que lui peut passer d’un univers à l’autre sans broncher ?). Son savoir-faire, il le met au service d’une péloche qui se tourne progressivement vers la lumière…

À la vendetta que laissait présager une intro sèche et brutale, le script d’Adriano Bolzoni (l’un des scénaristes de Pour une poignée de dollars) préfère se focaliser sur la relation père/fils qui se noue entre Roy Blood et Thomas Barrett Jr. L’âme de Selle d’argent se niche dans cette tendresse inattendue, ces sentiments qui naissent sur une terre aride, cruelle, impitoyable. Au contact du bambin, la colère de Blood s’étiole et son désir de vengeance s’estompe (un parcours similaire à celui de Josey Wales, « hors-la-loi » retrouvant son humanité au gré de ses rencontres). Pour autant, pas question pour l’auteur de Frayeurs d’expurger son récit de toute violence. Comme il l’avait déjà fait dans ses deux Croc-Blanc, le maestro recule les limites du film « familial » et n’aseptise en rien son propos. Les impacts de balles font jaillir l’hémoglobine (un aperçu de La Guerre des gangs qui s’annonce) et même cette tête blonde de Sven Valsecchi n’est pas épargnée (on l’engueule, on le baffe, on le fouette). Bref, on est bien chez Lulu (ou Fufu) ! Ce que confirme la présence de son chef-op’ fétiche, Sergio Salvati, et du trio musical derrière les sept notes en noir de L’Emmurée vivante, « Bixio-Frizzi-Tempera ». Le premier orne ses images d’un éclat diurne inhabituel, les seconds composent pour l’occasion une splendide ballade (le morceau Silver Saddle, chanté par le folkeux Ken Tobias). Celle qui sera l’énigmatique non-voyante de L’Au-delà (la rayonnante Cinzia Monreale) se distingue aussi parmi les seconds couteaux, tout comme l’affûté Geoffrey Lewis (truculent en charognard loqueteux surnommé « Two-Strike Snake »)… Moins traumatisant et tourmenté que les efforts les plus réputés de Fulci, Selle d’argent n’en reste pas moins une œuvre touchante et pleine d’espoir. Une petite pause avant l’ouverture imminente des sept portes de l’enfer…

Sella d’argento. De Lucio Fulci. Italie. 1978. 1h34. Avec : Giuliano Gemma, Cinzia Monreale, Geoffrey Lewis

LA FEMME-OBJET : (s)ex machina

Trop jeune pour te rendre dans une salle spécialisée en janvier 1981 ? Toujours pas abonné à Canal + le 1er mai 1988 ? Ton magnétoscope a avalé (et digéré) ta VHS René Chateau ? Ton pote Thomas P. s’est barré sur la Station spatiale internationale avec ton DVD Alpha France ? Pas de panique ! Grâce aux gars de chez Pulse Vidéo (en collaboration avec les américains de Vinegar Syndrome), tu vas pouvoir te mater en haute déf le film de culte définitif : La Femme-objet. Disons-le d’emblée, cette galette rutilante constitue la plus affriolante des éditions Blu-ray made in France (ex æquo avec la box Possession du Chat qui Fume). Qu’un éditeur se décarcasse pour mettre en valeur le porno dans ce qu’il a de meilleur est une initiative à applaudir des deux fesses. Surtout lorsqu’il n’hésite pas à offrir l’écrin le plus brillant à l’un de ses plus dignes représentants. Traiter avec toutes les considérations cinéphiles le chef-d’œuvre de Dr. Mulot et Mister Lansac n’est que justice. De par son exigence artistique, La Femme-objet parvient à abattre la cloison qui sépare le hard du cinoche traditionnel. Plus qu’une péloche cochonne, c’est une péloche tout court. Une vraie. Conçue par des pros, tournée en pellicule 35 mm et destinée à la projection en salle. C’était le bon temps ! Celui de l’âge d’or, quand les obstacles dressés par la loi de 1975 et son foutu classement X n’avaient pas encore anéanti un genre tout entier. Quand des cinéastes audacieux persistaient à livrer des bandes créatives, originales, personnelles. Des bandes avec beaucoup de baise mais aussi pas mal de sens.

À l’instar d’un Claude Bernard-Aubert (alias Burd Tranbaree) ou d’un Serge Korber (alias John Thomas), Claude Mulot ne débute pas sa carrière en filmant des « belles foufounes et du jus de roupettes » (pour reprendre l’intitulé d’une rubrique du fanzine Médusa). Son CV de metteur en scène, il l’entame néanmoins sous le signe du Bis. Spectateur des salles de quartier, Mulot donne volontiers dans l’anticonformisme. Dès la fin des sixties, il offre une Rose écorchée à Anny Duperey (une jolie incursion dans l’épouvante gothique), pratique une Saignée aussi thérapeutique qu’une bastos dans le crâne (une incision prenant la forme d’un polar insolite, cruel et habité) et scrute les émotions secrètes d’un jeune homme de bonne famille dans Les Charnelles (parmi celles-ci : la « franquienne » Anne Libert). Au mitan des années 70, Claude Mulot utilise le pseudo de Frédéric Lansac et s’essaye à la pornographie sur grand écran. Loin de constituer une contrainte ou un quelconque renoncement, la luxure pelliculée permet au réalisateur/scénariste de s’épanouir. Son entrée dans le « blue movie » hexagonal n’est que le prolongement « explicite » de son œuvre. Sans vendre son sguègue au diable, il aborde le X sans rien sacrifier à son regard d’auteur. Ses friponneries haut de gamme s’élaborent à partir d’idées fortes, font preuve d’irrévérence et d’à-propos, louvoient entre drame et comédie, entre ombre et lumière. Et tout ça entre deux parties de jambes en l’air !

Produit et distribué par l’incontournable Francis Mischkind (le patron du label Alpha France), La Femme-objet est l’ultime contribution de Mulot/Lansac aux films pour adultes (en tant que réalisateur du moins : ses véritables adieux au genre se font avec le script des Délices du Tossing de Gérard Kikoïne, en 1983). Qu’il soit posté derrière la caméra ou seulement devant sa machine à écrire, on doit à notre homme une dizaine de sarabandes pornos. La première est un classique de renommée mondiale : Le Sexe qui parle (1975). Le reste n’a pas à rougir (sauf de plaisir) surtout lorsque revient à l’esprit la délirante et féroce fin du monde de Shocking! (1976) ou ses deux fructueuses collaborations avec Brigitte Lahaie, « belle d’un soir » dans Suprêmes jouissances (1977) et prof débauchée dans Les Petites écolières (1980). Et comment ne pas évoquer le sublimement morbide Mes nuits avec… Alice, Pénélope, Arnold, Maud et Richard (1976) ? Impossible. Ce choc (écrit par Mulot, shooté par Didier Philippe-Gérard alias Michel Barny) appartient à ces trésors ayant donné ses lettres de noblesse au hardcore. Un club dont fait aussi partie La Femme-objet. Cet éblouissant chant du cygne relate l’histoire de Nicolas (Richard Allan), un écrivain de SF doublé d’un sex addict. Insatiable jusqu’à la dernière goutte de liqueur séminale, il dévore et épuise ses partenaires. À tel point que ses conquêtes féminines finissent toutes par le larguer. Pour ne pas se retrouver seul face à ses besoins sexuels, le queutard fabrique alors sa « bionic woman ». Ce robot, baptisé Kim (Marilyn Jess), est censé accomplir tous ses désirs. À moins qu’une volonté naissante ne vienne enrayer la machine…

Cinéphage invétéré, fantasticophile averti, Claude Mulot profite de La Femme-objet pour rendre hommage aux pouvoirs de l’imaginaire. Tel Frankenstein, Nicolas joue les Prométhée modernes, se prend pour Dieu, défie la logique et les croyances. À la différence près que le romancier n’agit ni pour la science ni pour l’humanité, mais seulement pour assouvir ses pulsions libidinales. Ce qui n’empêche pas ce geste purement égoïste de provoquer la chute de l’apprenti sorcier et de suivre la même trajectoire que le chercheur monomaniaque de Mary Shelley… La « fiancée » de Nicolas, Kim (un clin d’œil à l’actrice Kim Novak), représente pour son inventeur l’idéal féminin, un fantasme de cinéma à l’image de la Raquel Welch de One Million Years B.C. (l’affiche du film traîne dans le décor, comme celle de Tobor the Great). Cette « Frankenhooker » avant l’heure préfigure les cyber-prostituées de la série Westworld (un parc d’attractions où les visiteurs peuvent forniquer avec des gynoïdes dernier cri) et annonce l’émergence de ces poupées sexuelles de plus en plus perfectionnées (nul doute que les technologies du futur parviendront à faire des femmes des automates consentants…). Visionnaire, La Femme-objet devance également la teen comedy Une créature de rêve (John Hughes, 1985), récit d’une drôle d’expérience menée par deux geeks concevant une nana synthétique. Ou encore la BD de Manara, Le Déclic (le premier tome sort en 1984), dans laquelle un émetteur active une puce implantée dans le cerveau d’une bourgeoise afin de la transformer en nympho (c’est aussi une télécommande qui contrôle Kim)… Et pendant ce temps-là, un jouet R2-D2 trône sur le bureau de notre fou de la braguette. Ce qui ne doit rien au hasard…

ATTENTION SPOILER : SI TU N’AS PAS ENCORE REJOINT LA FEMME-OBJET DANS SON PLUMARD, SAUTE CE PARAGRAPHE !

Dans La Femme-objet, la question de l’intelligence artificielle sert à remettre en cause la place de l’homme au sein du couple. En se révoltant contre son créateur, Kim brise les certitudes de ce phallo de Nico, le fait descendre de son piédestal. Ce serial fucker écrase les femmes sous le poids de sa lubricité, les possède comme bon lui semble puis les accuse de ne pas être à la hauteur. Et si c’était l’inverse ? Ce malin de Mulot opère lors de la dernière bobine un retournement de situation aussi osé qu’ironique. Les rôles s’échangent : le dominant prend la place du dominé. Le maître se mue en esclave. Nicolas devient alors l’homme-objet, Kim une femme-sujet. Rabaissé à son tour au rang de vulgaire sex-toy, le premier se soumet à la seconde et se voit enfin tel qu’il est : un toxico du slibard prêt à s’avilir pour avoir sa « dose »… Le pouvoir change donc de camp. Mais cet élan féministe ne peut compenser la froideur des relations dépeinte par l’auteur du Couteau sous la gorge. Chez lui, la gent masculine est condamnée à s’envoyer en l’air avec des gonzesses factices, des machines programmées pour copuler. En acceptant ce simulacre de volupté, les hommes ne valent pas mieux que des pantins réduits à leurs instincts primaires. Un commentaire prophétique sur l’avenir du X ? Sans doute. Pour l’heure, l’amour est encore une fête. Demain, la chair sera triste et s’étalera sur internet jusqu’à la nausée… Nihiliste mais clairvoyant, La Femme-objet ausculte nos pires travers pour mieux décrire ce qui nous attend. Pour un peu, on se croirait dans un épisode de la série d’anticipation Black Mirror !

Suscitant la réflexion grâce à son étonnante progression dramatique, La Femme-objet n’est pas seulement stimulant sur le fond, il l’est aussi sur la forme. La caméra est libre d’aller où elle veut, caresse aussi bien les visages que les parties intimes, cherche les angles les plus aventureux, se glisse même sous les draps lors d’une étreinte entre le légendaire Richard « Queue de béton » Allan et sa compagne d’alors, Nicole Segaud (alias Hélène Shirley). Quant à la lumière, elle peut se montrer douce et tamisée (le temps d’une séquence, un rayon de soleil se faufile dans la pénombre de la chambre à coucher) ou surnaturelle et baroque (des néons bleus plongent le laboratoire du héros dans des ténèbres fluorescentes). Au travail remarquable fourni par le directeur de la photo François About (assisté de Thierry Arbogast, le chef-op’ de Nikita), s’ajoute la fabuleuse musique de Jean-Claude Nachon. Une partition électro-pop qui émoustille les écoutilles ! Si François de Roubaix avait composé la BO d’un boulard, elle ressemblerait à cette merveille… Précisons également qu’un certain Pitof s’occupe ici du montage. Oui, il s’agit bien du futur réal de Vidocq et Catwoman ! Mais l’épicentre de ce tremblement de chair n’est autre que l’orgasmique, l’aphrodisiaque, l’explosive Marilyn Jess (de son vrai nom Dominique Troyes). Sa « Stepford wife » en cuissardes a l’air si réelle, si chaude, si vivante qu’elle en devient fascinante. Seule une comédienne de talent peut réussir à incarner une telle chimère. Icône d’une époque révolue, mais à tout jamais dans nos cœurs, celle que l’on surnomme « Patinette » n’a pas fini de nous rendre pornostalgiques…

La Femme-objet. De Frédéric Lansac. France. 1981. 1h26. Avec : Marilyn Jess, Richard Allan, Hélène Shirley