L’INVINCIBLE KID DU KUNG FU : petit mais costaud !

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Alors que les James Bond ne servent plus qu’à placer des produits de luxe ou la saga Mission : impossible à flatter l’ego de Tom Cruise, il est temps – mesdames et messieurs – de revenir à nos fondamentaux. À plus d’émerveillement, d’insolite, d’extravagance. Et surtout à davantage de tolérance. Car mesurer près de 80 cm ne devrait pas nous interdire de jouer les super espions et de sauver le monde ! Un homme, petit par la taille mais grand par la bravoure, est parvenu à réaliser cet exploit. Son nom est Weng, Weng Weng. Il est l’agent 00, l’arme fatale d’Interpol, celui qu’on appelle quand la situation devient carrément merdique. Dans L’invincible kid du kung fu, the spy from Manille doit contrer les plans de l’infâme Mr. X, un terroriste d’extrême gauche rançonnant de riches businessmen afin de dédommager les classes laborieuses. Le faviez-vous (comme le dirait notre Sophie nationale) ? Cette intrépide aventure constitue en réalité le dernier volet d’une tétralogie entamée avec Agent 00 (1981) et poursuivie avec For y’ur height only (1981) et D’Wild Wild Weng (1982).

Ces pastiches bondiens, tous emballés par un certain Eddie Nicart, ont permis à son acteur lilliputien de devenir une véritable star aux Philippines. Et pourtant, la filmographie de Weng Weng – de son vrai nom Ernesto de la Cruz, né en 1957 dans la banlieue pauvre de Manille – ne comprend qu’une dizaine de films (et encore, la plupart sont considérés comme perdus). Sa carrière débute lorsque son instructeur de karaté le présente à celui qui va exploiter au cinéma son physique hors-norme : le producteur Peter Caballes. La légende Weng Weng est en marche. Au fil du temps, de folles rumeurs vont courir à son sujet (participation à des péloches pornos, rapprochement avec le dictateur Ferdinand Marcos…). Comme Elvis, on affirme qu’il n’est pas mort. Et pourtant, il semble qu’il le soit bel et bien : le plus petit acteur principal au monde (selon le Guinness des records) décède le 29 août 1992 à l’âge pas franchement vénérable de 34 ans. Ce monde trop petit pour lui, il le quitte dans la dèche, parmi les siens mais en laissant une trace dans les cinoches de quartier, les magnétoscopes rouillés et la tête de nombreux cinéphages aventureux.

Si Agent 00 est toujours invisible (contrairement au Double Zéro d’Éric et Ramzy dont le visionnage douloureux pousse les spectateurs à se décrasser les yeux à la javel), For y’ur height only a pour sa part rayonné à l’international grâce au distributeur Dick Randall (producteur, entre autres, de l’inénarrable Bruce contre-attaque, sommet de la bruceploitation diffusé jadis sur l’ex-Cinq…). Dans ce deuxième opus de la saga de l’espion court sur pattes, Weng Weng emprunte le jetpack de Sean Connery dans Opération Tonnerre et se frite avec un mystérieux bad guy dénommé Mr. Giant, un autre nain expert en coups de tatane. C’est pas chez Xavier Dolan qu’on verrait ça. Quant au westernien D’Wild Wild Weng (splendide titre rendant hommage à la série mythique Les Mystères de l’Ouest), il faut voir notre ami jouer de la mitrailleuse Gatling comme dans La Horde sauvage de Peckinpah ou pousser la chansonnette façon Joselito, l’enfant à la voix d’or. Ne cherchez pas, vous ne trouverez rien de semblable dans Mommy ou Tom à la ferme. Ces instants de grâce nawakesques étant visibles sur YouTube, vous n’avez aucune excuse pour ne pas réviser vos classiques du 7ème art.

Également dispo sur le média social ayant fait de Norman et consorts les grands penseurs de notre temps, L’invincible kid du kung fu peut également s’apprécier en mode replay sur le site d’Arte (la classe) ou en dvd chez Bach Films dans la collection Freaksploitation (dont vous auriez tort de vous priver, ne serait-ce que pour l’intervention de Christopher Bier en bonus). Plus fort encore : le film est même sorti en salle chez nous (en septembre 1983, selon IMDb) et plus tard en VHS sous le titre 007 ½ : rien n’est impossible. Et effectivement rien n’est impossible pour Weng Weng, « the impossible kid » dans la langue de Christopher Lee (qui, hormis l’anglais, en parlait sept autres couramment. Comment ça, je digresse ?).

Tout l’intérêt (et la folie) d’une telle entreprise est de voir comment la magie du cinéma parvient à faire de ce mini James Bond le plus fort des barbouzes. La suspension d’incrédulité a beau être mise à rude épreuve (pour ne pas dire complètement réduite en miettes), les péripéties de cet Invincible kid du kung fu valent leur pesant de M&M’s. Dès la séquence d’ouverture, Weng Weng se cache derrière une bouche d’incendie pour ne pas être repéré par ses ennemis. Être haut comme trois pommes lui permet aussi d’être à la bonne hauteur pour castagner les castagnettes des fripouilles moustachues en chemise bariolée. Autre bricole ayant ses avantages : le montage. Celui-ci a la lourde tâche de nous faire croire à une course-poursuite de ouf alors que la mini moto de l’agent 00 peine à dépasser les 20 km/h (spoiler : il n’y arrive pas vraiment). Mais ne vous moquez pas trop vite. Car ce p’tit diable à la coiffe de playmobil est aussi un Bruce Lee de poche capable de ratatiner quatre, cinq inconscients venus se frotter à lui au dojo du coin. Il joue même les funambules et ce bien avant Joseph Gordon-Levitt dans The Walk. Saute du haut d’un building avec une couverture en guise de parachute. Et fait tomber toutes les nénettes au passage. N’en jetez plus ! Bien qu’il reste inexpressif tout du long, Weng Weng ne rechigne jamais à donner de sa personne quand il s’agit de combattre les forces du mal. Il laisse son corps parler à sa place et faire le show. Car à l’évidence, le résultat n’aurait pas été aussi fun avec dans le rôle principal un simple clone de Roger Moore…

Entre deux morceaux de bravoure improbables mais réjouissants, L’invincible kid du kung fu peine à dérouler son intrigue et semble même l’oublier en cours de route (qu’advient-il du « génie du crime » à la cagoule blanche pointue ?). Pas grave, on n’est pas chez John le Carré ou Tom Clancy. Heureusement, ce script mal fichu ne nous empêche pas de profiter d’un spectacle aussi atypique que celui-ci… Plus qu’une perle pour amateurs de nanars exotiques ou bissophiles curieux, Bruce Linito : Agente 003 y ½ (en espagnol) peut également se voir comme l’un des vestiges décadents d’une autre époque, celle d’un cinoche populaire n’ayant peur de rien, surtout pas de s’achever sur le plan subliminal d’une maquette de yacht explosant en mille morceaux… Alors il ne nous reste plus qu’à reprendre en chœur la chanson du générique de fin : « Weng Weng, I love you my Weng Weng, come to me and kiss me, I love you Weng Weng ! ».

The Impossible Kid. De Eddie Nicart. Philippines. 1982. 1h21. Avec : Weng Weng, Romy Diaz, Nina Sara…

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LE TRIO INFERNAL : horreur au pays de Marcel Pagnol

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À l’origine du premier long-métrage de Francis Girod, on trouve le genre de fait divers bien glauque que le cinéma français contemporain n’oserait même plus adapter. Dans les années 1920, à Marseille, un éminent avocat – Georges-Alexandre Sarrejani, dit Sarret – s’associe (et s’accouple) avec deux frangines allemandes – Philomène et Catherine Schmidt – pour se livrer à l’escroquerie à l’assurance-vie. Le mode opératoire est bien rodé : il fait marier une ou l’autre de ses amantes avec un vieillard quasi moribond, fait passer une visite médicale à un complice se faisant passer pour ledit vieillard et assassine ensuite l’époux floué. Après quoi, il ne reste plus qu’à toucher le pactole. Mais plus le trio infernal se montre cupide, plus ses actes gagnent en ignominie. À vouloir surenchérir dans l’innommable, les monstres finissent toujours par provoquer leur chute… Mon enquête criminelle façon Pierre Bellemare s’arrête là, je vous laisse découvrir par vous-mêmes comment cette sinistre affaire s’est terminée. Solange Fasquelle l’a d’ailleurs relatée dans un roman paru en 1972 et déjà intitulé Le Trio infernal.

À l’arrivée, cela donne aussi le genre de film borderline que le cinéma français contemporain n’oserait même plus concevoir. Imaginez un peu : deux stars à leur sommet (Romy Schneider et Michel Piccoli), deux producteurs respectés (Raymond Les Choses de la vie Danon et Jacques L’Armée des ombres Dorfmann) et même Hollywood comme partenaire (via la Fox), tous réunis pour mettre en chantier une œuvre déviante, corrosive, encline à déstabiliser le public hexagonal des 70’s. À l’époque, Le Trio infernal ne ressemble à rien de connu (du moins chez nous). Pourtant, un an auparavant, le tout aussi iconoclaste La Grande bouffe avait déjà su montrer la voie menant au scandale. Et rien de tel qu’une bonne dose de chahut pour apporter un peu de pub gratos. À Cannes, les festivaliers sont choqués. En Allemagne, les bonnes sœurs qui ont élevé Romy lui adressent une lettre ouverte exprimant leur incompréhension. Comment Sissi pouvait-elle se compromettre dans une telle débauche ? Justement, Le Trio infernal n’est rien de moins que le « suicide de Sissi ». C’est en tout cas grâce à cette formule que Girod parvient à convaincre la comédienne de le suivre à bord de son Objet Filmique Non Identifié.

Dès les premières minutes, durant lesquelles Sarret reçoit en grande pompe la légion d’honneur militaire, le film se place sous le signe de la satire. Ce type à qui l’élite rend hommage n’est rien d’autre qu’un psychopathe en puissance. Notable au-dessus de tout soupçon, le meurtrier magouilleur se sert de sa position et de ses connaissances en matière de lois pour commettre dans l’ombre des bassesses lui permettant de s’enrichir davantage. Le portrait de cette période de l’entre-deux-guerres est féroce et sans appel, seuls les salauds parvenant à tirer profit de la misère ambiante. Et l’ambition de Sarret ne s’arrête pas là puisqu’il brigue également une carrière politique (non sans avoir au préalable fait chanter son principal rival afin de lui prendre sa place) et risque fort de parvenir à ses fins (sa réputation n’est plus à faire). La fortune sourit aux plus odieux ! Il y a du Buñuel et du Chabrol dans cette description d’une bourgeoisie dépravée, décadente et jouissant d’une impunité inhérente à son rang social. On peut également voir dans la relation déliquescente unissant Sarret à ses deux partners in crime, le symbole de la fragilité du lien franco-allemand à l’aube du nouveau chaos qui s’annonce.

Mais ce qui fait toute la singularité du Trio infernal, c’est sa nature de comédie noire, le ton sarcastique qu’il adopte pour relater une histoire des plus sordides. Sensation renforcée par la musique presque « guillerette » de Morricone, le compositeur prenant les images à contre-pied sans oublier toutefois d’en souligner le caractère funeste à travers quelques notes inquiétantes. Le jeu des comédien·ne·s participe grandement à ce décalage et en rajoute jusqu’au malaise. Michel Piccoli (Sarret) se montre savoureux dans l’outrance, donne dans la démesure et s’épanouit clairement dans la fange immorale de son personnage. En gros, il s’amuse comme un p’tit fou ! Quant à Romy Schneider, elle n’hésite pas à prendre des risques afin de tenir le rôle le plus sombre de sa carrière. Constamment à la lisière de la folie, conjuguant à merveille le vice et la mélancolie, la future « banquière » du même Girod laisse exploser sa part de ténèbres et  se révèle aussi sublime que vénéneuse. La moins connue Mascha Gonska n’est pas en reste et achève ce trio où chacun rivalise de vénalité.

Vénalité atteignant son point culminant avec LA séquence d’anthologie du film, celle voyant Sarret dissoudre à l’acide sulfurique des cadavres stockés dans une baignoire (mais le plus trash reste encore ce qui suit ladite séquence, je n’en dirais pas plus…). Le réalisme craspec de ce grand moment d’horreur peut soit déclencher un rire nerveux, soit provoquer la sidération (ou les deux). Cette parenthèse putride au sein du récit témoigne à elle toute seule de la dimension sulfureuse de ce Trio infernal, subversion pelliculée qui ose non pas le massacre à la tronçonneuse mais le carnage au vitriol. Si l’année 1974 est aussi celle du chef-d’œuvre de Tobe Hooper, c’est surtout le Blue Holocaust de Joe D’Amato qui est ici convié, mais avec un peu d’avance (l’outrage thanatophilique du signore Massaccesi ne sortira dans les salles italiennes qu’en 1979). Faire le pont entre la prod française de luxe et l’exploitation transalpine, voilà l’un des exploits de cette farce macabre et grinçante, péloche extrême et transgressive sortant le spectateur de sa zone de confort pour mieux lui faire comprendre que la vie n’est pas plus belle sur la canebière…

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Le Trio infernal. De Francis Girod. France/Italie/Allemagne. 1974. 1h40. Avec : Romy Schneider, Michel Piccoli, Mascha Gonska…

BUSINESS IS BUSINESS, KATIE TIPPEL et LE QUATRIÈME HOMME : trois Verhoeven sinon rien !

Après des fêtes bourrées jusqu’à la gueule de téléfilms de Noël à gerber sa part de bûche, rien de tel qu’un Paul Verhoeven pour se nettoyer les mirettes. La preuve avec Business is business (1971), Katie Tippel (1975) et Le Quatrième homme (1983). Trois films tournés aux Pays-Bas et appartenant à une période jalonnée de coups d’éclat encore un brin méconnus, surtout au regard des futurs succès hollywoodiens. (Re)découvrir de nos jours ces pépites bataves des années 70/80 permet de se rendre compte que l’œuvre du cinéaste n’a rien perdu de son pouvoir de transgression. J’aurais pu aussi vous causer de Turkish Délices (1973), sublime histoire d’amour et de mort, de Soldier of Orange (1977), grand film de guerre sur la résistance et la collaboration, ou de Spetters (1980), foudroyante chronique d’une jeunesse paumée. Mais je me contenterai ici de Wat zien ik ?, Keetje Tippel et de De Vierde Man, un trio représentatif du cinoche radical, audacieux et secouant du réalisateur du prochain et déjà sulfureux Benedetta.

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Tout premier long-métrage de Paul Verhoeven et gros succès dans son pays natal, Business is business (titre original : Wat zien ik ? que l’on peut traduire par « Que vois-je ? ») est bien plus qu’une œuvre de jeunesse ou une simple curiosité. Il s’agit avant tout d’un bon film dans lequel l’empreinte de son auteur est déjà présente. Certes l’ambition artistique, la portée dramatique et le jusqu’au-boutisme viscéral des travaux ultérieurs font encore défaut. Mais Verhoeven, déjà accompagné des fidèles Rob Houwer (à la production), Gerard Soeteman (au scénario) et Jan de Bont (à la photographie), marque déjà les esprits. Et pas seulement parce qu’il aborde un thème aussi sordide que celui de la prostitution, qui plus est sur un ton en apparence léger (comédie oblige). Même si certaines situations s’avèrent très drôles (l’expression « enfiler des perles » prend ici un double sens savoureux), le but de l’entreprise n’est pas de se moquer de son sujet. Sa cible est plutôt à chercher du côté des clients que le réalisateur de Elle se plaît à tourner en ridicule. L’occasion de ponctuer le récit de saynètes dévoilant des fantasmes masculins pour le moins grotesques (mention spéciale au type se prenant pour une poule et arborant un calcif à plumes). L’aspect burlesque de ces péripéties est néanmoins tempéré par la véritable histoire au cœur du film. Business is business raconte avant tout l’amitié unissant deux péripatéticiennes du quartier rouge d’Amsterdam. L’une, Nel (Sylvia de Leur), ne semble pas faite pour ce métier et hésite à changer de voie. L’autre, Greet (Ronnie Bierman, vraiment épatante) s’assume totalement et mène sa clientèle à la baguette. Héroïne verhoevenienne en puissance, cette dernière domine la situation et ne laisse personne lui dicter ses choix. Ce qui ne l’empêche pas de se montrer solidaire envers son amie un peu désorientée, le cynisme de l’univers de Showgirls n’étant pas encore de mise… Le final doux-amer de Wat zien ik ? effleure in extremis la part de désenchantement d’un temps où le sexe semblait joyeux et libérateur. Mais derrière les rideaux fermés de sa chambre, Greet ne peut ignorer que la réalité – la misère, la violence, l’intolérance – risque à tout moment de la rattraper. Constat que les amants maudits du film suivant, Turks Fruit – le premier chef-d’œuvre du maître, se prendront en pleine face.

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La marchandisation du corps est à nouveau au centre de Katie Tippel mais ne constitue au final que l’une des facettes d’un film riche, épique et éblouissant. Plus que de prostitution, ce troisième opus du « Hollandais violent » montre comment les différences de classes amènent les uns à exploiter les autres. Seul moyen de faire bouffer les siens, la baise tarifée permet aussi à l’héroïne d’accéder à la haute société. Mais à l’instar de la danseuse de Showgirls, Keetje verra son arrivisme contrariée par la cruauté d’un monde qui n’est pas le sien (« l’argent rend dégueulasse » dit-elle en guise de conclusion). Adapté des mémoires de l’auteure néerlandaise Neel Doff, Katie Tippel suit le parcours tumultueux d’une jeune prolo qui, en 1881, s’installe avec sa famille à Amsterdam afin d’avoir une vie meilleure. Au lieu de cela, elle s’en prend plein la gueule, essuie le mépris de la bourgeoisie (petite comme grande) et ne peut davantage compter sur le soutien des autres pauvres. Comme toujours chez Paul Verhoeven, il n’y a ici aucun schématisme. Son monde ne se divise pas en deux catégories, avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Son point de vue est beaucoup plus complexe, évolue dans la zone grise. Même au sein de sa propre famille, Keetje ne trouve aucun allié, sa mère allant jusqu’à l’encourager à faire le tapin pour quelques florins. Comme quoi, il n’y a pas que l’opulence qui rend mauvais. Il y a la dèche aussi. Cela dit, c’est bien le capitalisme sauvage qui pousse le peuple à s’entredévorer et encourage la protagoniste, révolutionnaire dans l’âme, à épouser la cause socialiste. Car le sort d’une femme nécessiteuse dans l’Europe du XIXème siècle n’est guère enviable, ce que le réalisateur de RoboCop n’oublie pas de souligner avec toute l’honnêteté intellectuelle qui le caractérise (il faut voir comment les employées d’une laverie sont traitées, contraintes à respirer cette saloperie de vitriol et à crever au dispensaire du coin). La décadence et la brutalité de toute une époque se traduisent également par la manière d’aborder le sexe à l’écran. Toujours frontal dans sa description des rapports physiques, Paulo s’amuse à pervertir le splendide classicisme de sa mise en scène en convoquant quelques détails crus, voire grivois (cf. la bite en ombre chinoise). Son réalisme charnel contamine ainsi une œuvre aussi percutante qu’élégante (et je ne parle même pas de la photo de Jan de Bont et de ses éclairages à la Rembrandt), bénéficiant en prime d’une reconstitution historique irréprochable. Fresque sociale et politique digne du Bertolucci de 1900, Katie Tippel est aussi l’occasion – après Turkish Délices – de retomber raide dingue de Monique van de Ven dont la prestation fougueuse et la beauté lumineuse donnent envie de s’exiler aux Pays-Bas.

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Pour son dernier film 100% made in Holland (avant une grande parenthèse internationale amorcée avec La Chair et le Sang), Paul Verhoeven se paye un cauchemar sacrément vertigineux, un trip parano et hallucinatoire, une descente en enfer remplie à ras bord de symboles. Le caractère onirique et surréaliste du Quatrième Homme est une première pour son auteur. Cela dit, les obsessions de son protagoniste (Gerard Reve, un écrivain bisexuel, croyant et alcoolo joué par un Jeroen Krabbé fiévreux) ne sont pas étrangères à l’auteur de Starship Troopers. Tout est dit dès le fameux générique d’ouverture : une araignée tisse sa toile autour d’un christ en croix et récupère les bestioles coincées dans ses filets. L’allégorie est évidente et annonce le piège dans lequel s’apprête à tomber Gerard Reve. Romancier ayant l’habitude de transformer la réalité à sa guise, le bonhomme se retrouve bientôt prisonnier de ses propres fantasmes. Comme il fera plus tard avec Total Recall, Verhoeven manipule le spectateur en jouant sur l’ambivalence narrative et l’ambiguïté du point de vue. À la toute fin du Quatrième Homme, la frontière entre le vrai et le faux n’est toujours pas visible, le doute subsiste encore. Quant à la religion, elle ne fait qu’enfoncer encore un peu plus le héros dans son délire, justifie et accentue sa folie (le dernier plan du film ne dit pas autre chose). À ce sujet, impossible de ne pas évoquer la séquence où Gerard confond Jésus sur sa croix avec le jeune éphèbe qu’il convoite (Thom Hoffman, bien avant Black Book). Un blasphème d’anthologie qui démontre toute la liberté de ton d’un cinéaste qui n’a peur de rien. Par le biais d’un jeu de miroir saisissant où l’imaginaire se mêle au réel (une image en rappelle souvent une autre, comme dans un récit à tiroirs), le sexe et la mort fusionnent pour provoquer la chute de Monsieur Reve (Rêve ?). La grande faucheuse colle aux basques de ce dernier, ce qui se manifeste par des signes avant-coureurs (l’apparition d’un croque-mort attendant un cercueil à la gare) ou des élans gores traumatiques (l’œilleton d’une porte gerbant soudainement un globe oculaire). Mais c’est encore le personnage de la veuve noire qui personnifie le mieux cet accouplement entre Eros et Thanatos. Mystérieuse et équivoque, Christine Halsslag (stupéfiante Renée Soutendijk, j’en reparle dans dix secondes chrono) est une femme fatale dans la grande tradition du film noir, mais en plus vicieuse et insaisissable. La dualité qui l’anime et sa beauté létale annoncent clairement la Catherine Tramell de Basic Instinct. Et comme Michael Douglas face à Sharon Stone, Krabbé ne peut davantage résister à la Fientje de Spetters, et ce à ses risques et périls. Stupéfiante disais-je. Blonde hitchcockienne à se damner, la Miss Soutendijk distille tout au long de De Vierde man un délicieux venin que l’on goûterait volontiers. Une bonne raison, parmi d’autres, de se laisser prendre dans les filets du film le plus fou de Paul Verhoeven…

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Wat zien ik ? De Paul Verhoeven. Pays-Bas. 1971. 1h30. Avec : Ronnie Bierman, Sylvia de Leur, Piet Römer…

Keetje Tippel. De Paul Verhoeven. Pays-Bas. 1975. 1h40. Avec : Monique van de Ven, Rutger Hauer, Hannah de Leeuwe…

De vierde man. De Paul Verhoeven. Pays-Bas. 1983. 1h42. Avec : Jeroen Krabbé, Renée Soutendijk, Thom Hoffman…

LA MOGLIE PIÙ BELLA et NORTH COUNTRY : seule contre tous

Il faut une bonne dose de courage pour s’élever contre l’injustice. Surtout lorsqu’on fait partie des opprimées. Être une femme, issue de surcroît de la classe laborieuse, fait de votre vie un combat permanent. Si vous trimez là où la mafia terrorise son prochain, vous devenez la candidate idéale au mariage forcé (Ornella Muti dans La Moglie più bella aka Seule contre la mafia). Si vous bossez dans une mine pour pouvoir gagner votre croûte, les hommes vous font comprendre que vous n’êtes pas à votre place (Charlize Theron dans North Country aka L’Affaire Josey Aimes). La Moglie più bella et North Country : une péloche italienne des 70’s et une américaine des années 2000. Deux films, deux origines, deux époques, mais la même histoire vraie : celle d’une femme défiant seule contre tous un système inique et patriarcale.

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La diffusion sur France 3 de Seule contre  la mafia nous rappelle que la programmation du « Cinéma de Minuit » est à surveiller de près, sous peine de passer à côté d’une petite perlouze. Ça serait tout de même dommage de louper un Damiano Damiani, non ? Si on lui doit le western zapatiste El Chuncho ou le deuxième opus de la saga Amityville, le cinéaste s’est surtout spécialisé dans le polar à forte connotation politique et sociale. Avec en prime un thème récurrent, celui de la mafia et de ses influences néfastes sur la société italienne. Des titres comme La Mafia fait la loi, Confession d’un commissaire de police au procureur de la république ou encore Perché si uccide un magistrato s’inscrivent dans cette tendance. Sans oublier, bien entendu, Seule contre la mafia.

Ce film de Damiani n’est donc pas seulement une fiction. Il s’inspire du calvaire enduré dans les années 1965-66 par Franca Viola, une jeune femme originaire d’Alcamo en Sicile. De condition modeste, elle se fiance à un mafieux du coin mais finit par rompre son engagement envers lui. Pour contraindre Franca au mariage, ledit mafieux la kidnappe et la viole. Mais la victime n’en reste pas là : elle porte plainte, fout un procès au derche de son ravisseur et l’envoie en tôle. Ce « fait divers » a connu en son temps un fort retentissement en Italie. Contre vents et marées, Franca Viola s’est opposé à la tradition sicilienne autorisant les hommes à enlever les femmes qu’ils veulent épouser. Elle a refusé de se marier avec le type qui l’a violée. Elle a rejeté l’idée absurde selon laquelle son honneur serait bafoué si elle ne se laissait pas passer la bague au doigt par celui qui l’a déflorée. Il y a des conventions sociales qui ne peuvent être tolérées…

Dans Seule contre la mafia, Damiano Damiani décrit une société gangrenée par la misère, le crime organisé et les vieilles coutumes bien rances. Il montre sa protagoniste, Francesca (une toute jeune mais déjà remarquable Ornella Muti), suer sang et eau pour quelques kopecks et vivre dans une déprimante cité ouvrière. Il dénonce l’arrogance d’une petite frappe de la « Cosa nostra », Vito Juvara (une enflure avec la gueule d’ange d’Alessio Orano) qui dispose comme bon lui semble de l’existence d’une jeune femme. Il révèle les mentalités d’une Italie profonde intolérante au moindre changement, que ce soit du côté de la population (cf. la terrible séquence où les « mammas » rossent une ado prenant fait et cause pour Francesca) ou de celui des institutions (les Carabiniers traitent la même Francesca avec beaucoup de condescendance lorsque celle-ci vient faire sa déposition).

Chronique sociale et pamphlet féministe, La Moglie più bella croise le drame féroce et engagé avec les conventions du poliziesco, l’autre nom du néo-polar à l’italienne (« Hier, j’ai vu un poliziesco » fera à coup sûr son petit effet lors de votre repas de noël, pensez-y). Même si le Damiani n’appartient pas à la veine trash et hard-boiled du genre (qui s’est pris dans les gencives un Roma a mano armata ou un Big Racket sait de quoi je cause), on a tout de même le droit à la rivalité opposant deux familles de gangsters et des assassinats chelous commis en pleine rue. Et le tout sur une musique du grand Ennio Morricone, ce qui reste une inestimable plus-value artistique. Quant à la divine Ornella, la femme la plus belle du titre original, elle tient ici son premier rôle au cinéma. Peut-être son plus beau, son plus fort, ex æquo avec celui de Cass, l’ange brisé du sublime Conte de la folie ordinaire… Modèle de cinoche populaire aux préoccupations sociales et humanistes, Seule contre la mafia ne peut laisser de marbre et rend compte du long chemin qu’il reste (encore) à parcourir pour atteindre la liberté, l’égalité et la sororité/fraternité.

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En 1975, Lois Jenson est l’une des rares femmes à bosser dans une mine américaine. Pendant de nombreuses années, elle encaisse l’hostilité de ses collègues masculins qui lui font subir un bizutage des plus avilissants. En 1984, elle entame une longue bataille judiciaire contre son employeur, la Eveleth Taconite Company dont l’inertie profite clairement à ses agresseurs. S’ensuit un recours collectif (ou « class action » en anglais), procédure permettant à un groupe de personnes de poursuivre son entreprise (entre autres). Si le verdict n’est rendu qu’en 1998 (mieux vaut tard que jamais), Lois Jenson remporte néanmoins le procès dont l’issue a permis de mieux encadrer les questions liées au harcèlement sexuel au travail et, surtout, de protéger les femmes pouvant en être victimes.

Dans le film de Niki Caro (réalisatrice néo-zélandaise à qui l’on doit The Zookeeper’s Wife avec Jessica Chastain), Lois Jenson s’appelle Josey Aimes et prend les traits de la charismatique Charlize Theron. La Furiosa de Mad Max : Fury Road nous livre ici une performance remarquable, preuve s’il en est que la comédienne fait partie de celles qui s’investissent totalement dans leur rôle. Sa beauté sert aussi son personnage (joué plus jeune par Amber Heard) puisque la Miss Aimes se voit reprocher d’attirer les mecs et d’avoir une vie sentimentale instable (comme si être séparée d’un conjoint brutal et se retrouver seule avec deux gosses était de sa faute). Charlize n’a donc pas besoin de s’enlaidir pour rendre crédible cette nana qui, pour joindre les deux bouts, accepte un job qui l’expose à l’intolérance et à la bêtise crasse de ses contemporains.

Insulte, intimidation, menace, moquerie : voilà le quotidien d’une femme qui n’a pas voulu rester à sa place et faire un « taf de femme ». Sans parler des remarques et des comportements salaces qui n’ont qu’un seul but : rabaisser Josey Aimes et lui enlever toute dignité. Ce qu’elle supporte est proprement révoltant et correspond bien à un certain état d’esprit, celui d’une Amérique tellement profonde qu’elle reste clouée à des schémas sociaux archaïques. En plantant sa caméra dans une bourgade du Minnesota, Niki Caro offre un cadre rugueux et authentique à son histoire, n’hésitant pas à montrer en plan large des montagnes neigeuses convergeant toutes vers la mine du coin, monstre industriel jurant avec le paysage. La population locale est en bonne partie à l’image de cette usine : figée, glaciale et indifférente à ce qui l’entoure.

Outre les attaques sexistes essuyées par son héroïne, le plus choquant dans North Country reste encore la loi du silence régnant sur cette petite ville des États-Unis. Josey Aimes comprend bien vite que changer les choses n’est pas sans conséquences. Elle est incomprise, rejetée, isolée. Mais l’émotion du long-métrage provient aussi de son acharnement à vouloir gagner sa place dans la société (très belle séquence que celle où elle plaide sa cause dans une salle pleine de beaufs en colère). Œuvre militante et jamais manichéenne (les hommes n’y sont pas tous des connards), L’Affaire Josey Aimes mêle adroitement le drame humain au film de prétoire (avec en guise de conclusion un twist révélant une fêlure cachée dans l’âme de sa protagoniste) et approche son sujet avec beaucoup de conviction. Le film à voir pour comprendre ce que représentent réellement les violences sexuelles faites aux femmes dans le cadre du travail.

La Moglie più bella. De Damiano Damiani. Italie. 1970. 1h48. Avec : Ornella Muti, Alessio Orano, Tano Cimarosa…

North Country. De Niki Caro. États-Unis. 2005. 2h06. Avec : Charlize Theron, Frances McDormand, Woody Harrelson… 

OVERLORD : Herbert West chez les nazis

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ATTENTION : UN PEU DE SPOIL, BEAUCOUP D’AMOUR

Le nazi zombie n’a jamais été représenté aux Césars, ce qui est bien dommage. Pourtant, imaginez un peu. Cérémonie des Césars 1981. Jeanne Moreau est sur scène, devant son pupitre, sort le petit bulletin blanc de son enveloppe et annonce au gratin du cinéma français : « …et le César du meilleur film est attribué à… Le lac des morts-vivants ! ». Explosion de joie dans la salle, Jeanne saute dans la fosse comme au Hellfest, Jean-Claude Brialy ne peut retenir ses larmes et se met à hurler : « Promizoulin ! Promizoulin ! ». Bref, c’est le tourbillon de la vie. Si ce moment de grâce absolue ne peut exister dans une réalité non alcoolisée, le nazi zombie, sous-genre de l’horreur tendance Bis, a toujours eu une place de choix dans le cinoche d’exploitation. La tendance s’est même accélérée dans les années 2000, 2010 avec les Outpost, Dead Snow et autre Frankenstein’s Army. Contrairement à ses petits camarades, Overlord atterrit directement dans les salles et non en dvd ou vod. Oui, vous avez bien lu : une pure série B peut encore se savourer dans les multiplexes. Rare par les temps qui courent. Pour une fois, on va pouvoir profiter du spectacle sur grand écran. Ça tombe bien, celui proposé par cette production J.J. Abrams vaut franchement le détour.

Le titre Overlord fait bien entendu référence à l’opération du même nom. Les héros du film de Julius Avery appartiennent aux troupes alliées débarquant sur les plages normandes le 6 juin 1944. Et même un peu avant puisque lesdits héros, des parachutistes de l’oncle Sam, ont une mission bien précise : faire péter une antenne située au sommet d’une église squattée par les suppôts d’Hitler. L’enjeu est de taille car s’ils échouent, l’ennemi vert-de-gris pourrait capter l’arrivée des forces anglo-saxonnes et changer le cours de l’Histoire. Et comme si la situation n’était pas assez compliquée, un autre danger menace et prend forme dans les ténèbres d’un village occupé… Dès son époustouflante séquence d’intro, Overlord nous plonge dans le vif du sujet et caractérise ses personnages en quelques plans et deux, trois répliques. Dans la carlingue d’un avion prêt à lâcher ses soldats américains sur les côtes françaises, nous découvrons l’humaniste et timoré Boyce (Jovan Adepo), cette grande gueule de Tibbet (John Magaro, vu dans Orange is the New Black) ou encore le Caporal Ford (Wyatt Russell, le fiston de Snake Plissken), une obscure tête brûlée qu’il ne vaut mieux pas titiller. Et puis soudain, les enfers se déchaînent : les balles transpercent la carcasse de l’avion, les bombes font des trous béants dans l’appareil, les hommes sont largués précipitamment dans les airs au milieu des explosions. La caméra suit de très près ces combattants jetés en pâture aux flammes et livrés au chaos. Le résultat est aussi immersif qu’impressionnant.

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Du début jusqu’à la fin, Overlord demeure une péloche guerrière de première bourre. Voir le film en salle permet de se prendre en pleine poire la puissance de feu libérée par son jeune et inspiré cinéaste (dont c’est ici le deuxième long après un Son of a Gun sorti chez nous en 2015, mais seulement sous forme de rondelle digitale). À l’écran, les mitrailleuses défouraillent sec, éclatent les chairs et font vrombir les sièges ! Grisant ! D’un point de vue narratif, la mission cruciale de notre commando d’expendables n’est jamais écartée et ce même quand le fantastique se tape l’incruste et impose des enjeux supplémentaires. Et parce que l’action se déroule durant la Seconde Guerre mondiale, il y a forcément du bad guy teuton à l’horizon. Chaque membre de la Wehrmacht a la gueule belliqueuse de l’emploi, c’est-à-dire celle du gars qui a laissé la tendresse au vestiaire. Le plus sauvage d’entre tous reste l’officier Wafner. Un faux gentleman et un vrai sadique, un psychopathe capable de faire un baise-main à une nana et de lui foutre son luger dans la bouche si elle n’est plus très coopérative. Une ordure d’anthologie campée par le danois Pilou Asbæk (ne vous fiez pas à son prénom, le gazier en impose vraiment un max). Vous avez certainement déjà croisé sa bobine avenante dans Game of Thrones (il y est Euron Greyjoy, un autre type délicat, sensible et attachant).

Comme vous le savez, Overlord n’est pas un film de guerre comme les autres. À ce genre, il en ajoute un autre, celui de l’horreur. Il le fait d’ailleurs de façon progressive, en semant d’abord des indices louches sur le parcours des GI’s et en intégrant ensuite l’inimaginable au récit. Et le plus beau dans ce délire, c’est que ce métissage « monstrueux » n’entame pas la crédibilité de l’ensemble. Petite précision : Avery n’emprunte pas vraiment la voie du zombie flick à la Romero ou The Walking Dead. Point de horde de revenants du IIIe Reich ici mais plutôt des expériences scientifiques menées par un savant fou sur des patients pas franchement consentants. Si les morts reviennent à la vie, c’est surtout à la manière d’un Re-Animator. À la différence près que ce docteur Maboul d’Herbert West n’a jamais eu l’intention de créer une armée de super troufions… À ce propos, certaines visions ont de quoi refiler des cauchemars et n’auraient pas déplu au Stuart Gordon des 80’s (surtout celle d’une tête sans corps tentant malgré tout d’appeler à l’aide…). La touche gothique suggérée par ce décor sinistre et effrayant (un gigantesque labo planqué dans les sous-sols d’une église) évoque la folie des vieux serials fréquentés par le rire sardonique et le regard méphistophélique d’un Bela Lugosi. Mais en plus sérieux toutefois et avec une bonne dose de gore en prime.

Avant de vous lâcher la grappe, juste un petit mot sur la révélation féminine d’Overlord. Elle s’appelle Mathilde Ollivier (avec deux « l », normal pour un ange), joue les femmes d’action et non les faire-valoir, a le charme fou d’une Léa Seydoux et s’apprête comme cette dernière à tutoyer les étoiles. Une bonne raison (une de plus) pour payer son ticket et s’envoyer ce show extrêmement bien gaulé où le plaisir du spectateur n’est jamais ignoré.

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Overlord. De Julius Avery. États-Unis. 2018. 1h50. Avec : Jovan Adepo, Wyatt Russell, Mathilde Ollivier…

THE PREDATOR vs. HALLOWEEN

À ma gauche : The Predator, chasse à l’homme du troisième type aussi crainte que prometteuse pour les fans du rasta from outer space. À ma droite : Halloween, éternel retour d’un boogeyman décidément increvable, avec Jamie Lee et Big John de nouveau dans la place. Le choc des titans a eu lieu en octobre dernier dans nos salles. Et se reproduit dès maintenant sur cette page, rien que pour vous yeux ébahis…

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Nous avions laissé l’extraterrestre à la gueule de porte-bonheur sur une note mi-figue mi-raisin avec un Predators un peu trop porté sur le fan service pour son propre bien (Adrien Brody se prenant pour Schwarzie : monumentale erreur). Si la mauvaise expérience des deux AvP semble bel et bien enterrée (même le plus camé des exécutifs hollywoodiens n’oserait en pondre un troisième, enfin normalement…), il fallait un autre film pour rendre à notre gloumoute adoré sa splendeur d’antan.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas The Predator qui nous fera oublier les opus mémorables de John McTiernan et Stephen Hopkins. Et ce malgré la présence derrière la caméra (et le stylo) de Shane Black, acteur sur le Predator original (le troufion binoclard et blagueur, c’est lui), scénariste de L’Arme Fatale, Le Dernier Samaritain ou encore Last Action Hero (excusez du peu, comme dirait ce ravi de la crèche de Laurent Weil sur son tapis rouge cannois) et réalisateur du génial Kiss Kiss Bang Bang. Mais aussi du boursouflé Iron Man 3… C’est ce qui s’appelle être capable du meilleur comme du pire. Malheureusement, The Predator appartient davantage à la seconde catégorie.

Encore que tout ne soit pas à jeter, ici. L’idée de faire un authentique Predator 3 tout en faisant de discrètes références aux événements des deux premiers films part d’une bonne intention et nous change des remakes et autres reboots. Que la chose soit R-rated nous offre également quelques chouettes passages, notamment l’évasion d’un predator furax s’acharnant avec une violence inouïe sur ses geôliers (le moment le plus jouissif – et réussi – du long-métrage).

Pour le reste, Shane Black a beau abattre la carte de la badass attitude, la sauce ne prend tout simplement pas. La faute, essentiellement, à un casting ultra boiteux, incapable de rendre justice à une galerie de baroudeurs borderlines. Les acteurs échouent tous à nous faire croire à leur personnage et ne véhiculent que des émotions superficielles (Boyd Holbroock, tête brûlée en carton, fait une bien pâle tête d’affiche). Sur le papier, la patte de son auteur se fait pourtant sentir mais, à l’écran, le résultat tire la tronche. D’autant moins pardonnable que les scènes d’action s’avèrent presque toutes bordéliques, illisibles. Et ce ne sont ni les « predachiens » en CGI (un coup de génie), ni le thème culte de Silvestri (qui retentit dès qu’un hélico apparaît à l’image) qui rehausseront le niveau…

À ce stade, il vaudrait mieux que les Predators restent sagement sur leur planète plutôt que l’on vienne encore chier dans leur casque. Suffit de voir l’épilogue absurde de The Predator pour s’en convaincre…

Halloween

S’approprier la saga Halloween est un défi qu’avait su relever Rob Zombie en son temps. Un exploit compte tenu de la présence intrusive de ces gros margoulins de frères Weinstein. Les deux escrocs enfin sur la touche, c’est au tour de Jason Blum – le nouveau king de l’horreur rentable – de chapeauter le retour de Michael Myers. Et pour fêter dignement les quarante berges de la franchise, John Carpenter et Jamie Lee Curtis participent au projet. Voilà qui donne envie de faire l’amour à une citrouille !

Le réalisateur de The Ward se voit même confier la BO du film. Logique puisque le bonhomme est désormais plus motivé par la musique que par la mise en scène (le voir jouer en live procure d’ailleurs une émotion hors du commun). Et on ne va pas s’en plaindre car le score de Big John est juste excellent ! Revisitant sa propre composition (impossible de se lasser du fameux Halloween theme), Carpenter et sa troupe (son fiston Cody et son filleul Daniel Davies) conçoivent un score atmosphérique, sombre et dépressif. De quoi poser en quelques notes une ambiance dark et intense (non, non, je ne parle pas de chocolat noir).

Quant à la Miss Curtis, c’est par un habile tour de passe-passe scénaristique qu’elle se retrouve dans cet Halloween quarante après. Car, souvenez-vous, son personnage passait l’arme à gauche dès l’intro du piteux huitième épisode. Du coup, décision a été prise de faire une suite directe au monument de 1978. Conséquences : tous les opus suivants sont poliment ignorés et Laurie Strode n’est plus la frangine de Myers. Pas grave, tant retrouver une Jamie Lee Curtis en grande forme est un plaisir qui ne peut se refuser. Plus tourmentée encore que dans Halloween H20, notre poisson nommé Wanda trouve chez David Gordon Green l’occasion de crever l’écran dans la peau d’une femme traumatisée mais que le temps a changé en simili-Sarah Connor. Et même plus encore…

Car, d’une manière assez inattendue, cette nouvelle nuit des masques cache en son sein un drame familial dans lequel trois générations de femmes sont touchées par la même malédiction. Laurie (impeccable Jamie Lee, je le redis), sa fille Karen (Judy Greer, très bien aussi) et sa petite-fille Allyson (Andi Matichak, une jolie découverte) doivent, au fil des évènements, se rabibocher pour combattre leur putain d’agresseur. Un cas de sororité assez inédit dans le slasher et un supplément d’âme pour cet Halloween 2018 où les rôles féminins ne sont pas uniquement là pour courir et crier…

S’il fait évoluer le statut de scream queen, le réalisateur de Votre Majesté (comédie médiévale fréquentée par Danny McBride, l’un des coscénaristes du film qui nous intéresse ici) se montre très déférent envers le classique de Carpenter. Il le suit pas à pas, se livrant avec son aîné à un jeu de miroir parfois un peu facile (l’évasion de Michael Myers). Peu enclin à s’affranchir de l’influence de son modèle, David Gordon Green s’autorise tout de même quelques saillies gores de bon aloi et sait se montrer visuellement percutant (cf. le plan-séquence où notre psycho killer joue du couteau en passant de maison en maison). Devant sa caméra, Michael Myers redevient The Shape, le Mal absolu, un monstre sans humanité ni conscience. Une redoutable machine à tuer. Qu’on se le dise : evil never dies.

The Predator aurait pu être une bonne surprise apte à faire revenir sa créature aux affaires. À l’arrivée, le résultat – blockbuster maladroit d’un auteur en pleine dépossession de ses moyens – incite à se faire couper les dreadlocks. Halloween, avec ses bidouillages narratifs dictés par des impératifs commerciaux, n’était pas non plus bien loin de la douche froide automnale. Mais ce onzième film reste suffisamment incarné et soigné pour s’imposer. Dans ce match de poids lourds, le David Gordon Green l’emporte donc.

Alors que je suis en train de conclure cette modeste bafouille, un point rouge lumineux se balade sur mon clavier et finit sa course au milieu de mon front. Adieu les amies.

The Predator. De Shane Black. États-Unis. 2018. 1h47. Avec : Boyd Holbrook, Olivia Munn, Jacob Tremblay…

Halloween. De David Gordon Green. États-Unis. 2018. 1h49. Avec : Jamie Lee Curtis, Judy Greer, Andi Matichak…

GOLSHIFTEH FARAHANI, LA FILLE DU SOLEIL

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La magnifique Golshifteh Farahani fait partie de ces rares et précieuses comédiennes qui, par leur seule présence, éblouissent les ténèbres. Elle est un astre. Assurément une fille du soleil. Elle est l’aurore, l’aube immuable qui se lève encore et toujours, même quand l’humanité se déchire et se meurt. Dans le film d’Eva Husson, les rayons lumineux peinent à traverser l’écran de fumée noircissant le ciel. Les collines sont là, et le resteront bien après nous, indifférentes au combat que les femmes sont contraintes de mener contre les fous d’Allah. Parfois, le vent se lève et souffle sur les souvenirs du passé, instants brisés d’une existence qui ne sera plus jamais la même. Souvent, il apporte avec lui le chaos, la douleur, la mort. Soit les maîtres-mots des barbares du sinistre état islamique dont le seul but est d’anéantir la femme, la vie, la liberté.

Le regard de Golshifteh Farahani raconte une histoire. Il est le monde et son reflet le plus lucide. Il traduit toute l’horreur d’un conflit et s’impose comme une forme inaltérable de résistance. La tristesse, la fatigue, la colère mais aussi la force, le courage, la révolte se lisent dans ses yeux. Un seul plan suffit à l’actrice franco-iranienne pour posséder, percer puis rétamer le cœur du spectateur. Son visage vaut tous les discours. En cristallisant et en sublimant l’enfer qui l’entoure, Golshifteh Farahani nous emporte avec elle dans sa lutte. Une lutte soutenue par des femmes qui ont un jour décidé de ne plus être des victimes, ont pris les armes pour que la peur change enfin de camp. En face, les djihadistes font dans leur froc puisque – selon leurs croyances – être tué par une femme empêche l’accession au paradis. Le symbole est fort : les fanatiques les plus misogynes voient leur volonté d’expansion contrariée par celles qu’ils considèrent comme des êtres inférieurs…

L’héroïne de Syngué sabour – Pierre de patience constitue donc le choix idéal pour le rôle de Bahar, ancienne avocate que de tragiques événements transforment en guerrière d’exception. Un modèle pour son bataillon surnommé « Les Filles du Soleil », des combattantes kurdes rescapées des exactions commises par l’EI. Le sujet du film renvoie au calvaire subi par le peuple yézidi lors des massacres survenus en août 2014 à Sinjar, une région du Kurdistan irakien. Les hommes sont exécutés en pleine rue, les jeunes garçons kidnappés en vue d’en faire de futurs kamikazes, les femmes et leurs gamines réduites à l’esclavage sexuel. S’ensuit la bataille de Sinjar à l’issue de laquelle les forces kurdes et la coalition parviennent à reprendre le territoire aux barbus. Cette victoire a lieu un 13 novembre 2015, au moment où l’engeance islamiste frappe le Bataclan et les terrasses de café…

En s’inspirant de ces faits, Eva Husson intègre le récit de ces soldates dans la grande Histoire. La bravoure et le sacrifice de ces femmes ne peuvent être enterrés sous les gravats. Leurs exploits ne doivent pas se perdre dans l’oubli. Faire face à la cruauté des extrémistes religieux est un acte héroïque. L’œil de la réalisatrice est résolument engagé, humaniste, féministe. Elle se fait le témoin des atrocités perpétrées au nom de dieu et célèbre la détermination de ces lionnes des montagnes à faire reculer l’obscurantisme. Photographiant la vérité au péril de sa vie, Mathilde – la correspondante de guerre jouée par Emmanuelle Bercot – traduit à l’écran cette volonté de révéler au monde entier ce qu’il se passe loin de chez nous. Informer et raconter, regarder en face pour mieux faire réagir à défaut de pouvoir réellement changer les choses, telle est la mission de ces journalistes à jamais marquées par leurs reportages. Sur ce thème, Les Filles du Soleil rejoint des longs-métrages comme Under Fire (Roger Spottiswoode, 1983), Salvador (Oliver Stone, 1986) ou encore Harrison’s Flowers (Elie Chouraqui, 2000).

Les cicatrices physiques et psychologiques de ses protagonistes se manifestant également dans le feu de l’action, Husson n’oublie pas de livrer avec sa dernière œuvre un authentique film de guerre. Elle s’attarde sur les divergences stratégiques opposant Bahar à ses collègues masculins. Elle montre l’ennemi prêt à se faire sauter la tronche en sortant d’un tunnel, une école prise en otage et un môme hésitant à se servir de sa kalash. La guerre, c’est l’irruption de la mort, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment. Le plus beau dans Les Filles du Soleil, c’est encore cette rage de vivre qui subsiste au milieu des flammes, cette volonté implacable de ne pas céder un seul pouce de terrain aux salauds en noir. La voix off du générique de fin, celle de Mathilde, résonne d’ailleurs bien au-delà du film et ne peut que nous bouleverser. Les Filles du Soleil : un hommage vibrant à toutes les combattantes, sans exception. Indispensable.

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Les Filles du Soleil. D’Eva Husson. France/Belgique/Géorgie. 2018. 1h51. Avec : Golshifteh Farahani, Emmanuelle Bercot, Zübeyde Bulut…

« Chacune de nous doit se demander : « combien de temps vais-je tenir ? Si un ennemi vient, serais-je capable d’appuyer sur la détente ? ». La réponse est oui. Vous êtes capable de tout. Votre seule présence ici est une victoire. Le seul fait de refuser l’oppression est une victoire. Se battre est une victoire. C’est à l’ennemi d’avoir peur de nous. Car nous n’avons peur de personne ! Quand ils entendent nos voix de femmes, ils ont peur. Nous avons connu le pire. Qu’est-ce qui peut être pire ? C’est la seule chose qu’ils aient réussi à tuer : notre peur. Pour chaque sœur capturée, une guerrière est née. C’est ça qu’ils ne pourront jamais saisir : notre rage de vivre. – Qu’allons nous faire aujourd’hui ? – NOUS BATTRE ! – Qu’allons nous faire aujourd’hui ? – NOUS BATTRE ! – La victoire ou la victoire ! – LA VICTOIRE OU LA VICTOIRE ! – Qui va montrer l’exemple ? – NOUS ! Ensemble, nous serons plus forte que la peur ! La Femme, la Vie, la Liberté ! – LA FEMME, LA VIE, LA LIBERTÉ ! »

Golshifteh Farahani face à ses soldates dans Les Filles du Soleil.